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Les ONG sont de plus en plus obligées de séduire les journalistes pour mettre en avant leurs actions sur le terrain. Les échanges entre ONG et journalistes en deviennent parfois ubuesques.
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"Les ONG sont des entreprises habillées en Mère Teresa et les journalistes ne le voient pas". |
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Dans le cadre de la semaine des correspondants de Radio-Canada,( 02 ) les journalistes Sophie Langlois, Jean-François Bélanger, Luc Chartrand et Jean-Michel Leprince, de même que le cameraman André Perron, ont décrit leur relation avec les nombreuses organisations non gouvernementales qu'ils côtoient sur le terrain. Loin de la citation de Linda Polman , tous ont posé un regard très critique sur l'univers de l'aide humanitaire et déploré le nombre important d'ONG qui se disputent férocement l'attention médiatique au risque, souvent, de tenter de contrôler le message pour s'assurer l'affection du public et attirer plus de dons.
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Journalistes intégrés à l'organisme |
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"La plupart des humanitaires sont avant tout des gens de bonne foi, mais ils évoluent dans un univers concurrentiel", a expliqué Jean-François Bélanger soulignant que chaque ONG essaie de se démarquer en définissant son marché. "Elles sont toutes cotées à la bourse de l'amour, de l'affection du public, donc elles ont totalement besoin de nous [les journalistes]", a ajouté Sophie Langlois.
Cependant, l'inverse est aussi vrai puisque dans certaines régions du globe, les humanitaires sont les seuls à pouvoir fournir aux professionnels des médias toute la logistique nécessaire à leur travail. À Dadaab au Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde, seules les ONG ou l'ONU sont capables d'héberger et de nourrir les journalistes en plus de leur offrir des services de communication fiables.
Lors de son dernier séjour sur place, Sophie Langlois y a ainsi été hébergée par Care.
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En recevant l'offre de l'organisation, son premier réflexe a été de refuser, mais elle a dû revenir sur sa position. |
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Si dans ce cas elle a joui de sa pleine liberté, ça n'a cependant pas toujours été le cas. Après le tsunami qui a ravagé l'Indonésie en 2005, comme plusieurs collègues, Sophie Langlois s'est rendue sur place avec un cargo de Vision mondiale ( 04 ).
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Elle a rapidement constaté que l'organisation avait littéralement transporté les journalistes dans sa poche arrière pour s'assurer, grâce à la pression de ses trois attachés de presse, que son action soit suivie à la trace par les médias. Elle a dû se battre contre ce qui avait tout l'air d'un statut de journaliste "embedded" ou intégré dans l'organisation. |
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André Perron est retourné en Indonésie par la suite, avec l'équipe d'Enquête, pour enquêter sur la Croix-Rouge qui y a mené d'importants projets de reconstruction. Il a constaté que l'ONG sous-traitait à des entreprises locales dont les ouvriers étaient réduits à l'esclavage ( 05 ).
Au cours de son séjour, il a été confronté à la machine de relations publiques de la Croix-Rouge qui a en vain tenté de contrôler l'information. "Quand on est arrivé, ils nous on préparé un horaire de tournée pour 10 jours avec quoi filmer, quand manger, qui rencontrer … ça avait l'air d'une campagne électorale", a-t-il raconté.
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L'humanitaire spectacle |
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Lors d'un séjour au Niger pour couvrir une crise alimentaire, Jean-François Bélanger a pour sa part été choqué qu'une douzaine d'attachés de presse d'ONG fassent la file pour le rencontrer le lendemain de son arrivée. "Il y a avait dix fois plus d'attachés de presse que de journalistes sur le terrain", a-t-il expliqué soulignant que sa relation avec eux est inconfortable, voir difficile. Sur l'invitation d'une ONG, il a visité un camp où des enfants malnutris étaient présentés aux caméras comme des bêtes de foire.
André Perron a lui été confronté au phénomène en Éthiopie où il a vu une cinquantaine de cameramen autour d'un même enfant. "Je n'y étais pas et il a vomi pendant qu'on le nourrissait. L'attaché de presse est venu me voir pour me dire qu'on pouvait le faire vomir à nouveau pour que j'aie des images", a-t-il raconté.
Certains humanitaires orientent donc les caméras vers des images-chocs et alimentent le sensationnalisme au lieu de contribuer à expliquer la complexité des crises. Ils ne sont cependant pas les seuls responsables. "Les patrons me disaient "les autres chaînes montrent des enfants qui crèvent de faim, montres-en aussi"", a rapporté Jean-François Bélanger. Pour cette raison, à l'inverse, certaines ONG sont d'ailleurs méfiantes à l'égard des médias, a expliqué Jean-Michel Leprince en relatant son expérience avec l'organisation suisse Sentinelles.
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Grâce à sa collaboration, il a pu rapporter d'Afrique un reportage sur le noma ( 06 ), une maladie méconnue qui atteint les enfants malnutris et leur dévore littéralement le visage. |
Elle craignait même que l'équipe de Radio-Canada veuille faire un reportage sensationnaliste en montrant des images d'enfants défigurés. Jean-Michel Leprince a donc dû gagner sa confiance avant de pouvoir la suivre sur le terrain.
Selon lui, les ONG sont avant tout des sources qu'il faut traiter comme telle en n'oubliant jamais qu'elles ont leur propre agenda. En Amérique du Sud, il est d'ailleurs en contact régulier avec des organisations très militantes de la mouvance altermondialiste.
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Pour Luc Chartrand, qui côtoie le même type d'organisations dites "de cause", en Palestine notamment, ces ONG très politisées représentent un défi éthique important autant pour les médias que pour les gouvernements. |
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«Les lacunes du journalisme font le bonheur des ONG» |
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Journaliste à Libération, Christophe Ayad a participer à la rédaction d’un livre intitulé La communication des ONG humanitaires. ( 07 ) Entretien. |
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Olivier Falhun: Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les journalistes dans leurs relations avec les ONG humanitaires ? |
Je vais prendre l’exemple d’Haïti, parce que c'est le plus récent qui me vient à l'esprit. Durant cette catastrophe, on a pu observer un certain nombre de dérives caractéristiques, à commencer par le fait que des médias ont relayé les appels aux dons de certaines organisations caritatives.
Des collègues se sont retrouvés à enquêter sur le problème des trafics d'orphelins au moment où leurs médias relayaient les appels à des rapatriements massifs et accélérés en France. Sur place, ce qui était clair, c'était l'urgence d’attendre, étant donné la situation de chaos avant d’enclencher les procédures d’adoption.
Au-delà de ce type d’anecdote plus fréquent qu’on ne croit, je retiens surtout l’insuffisance d’outils journalistiques pour couvrir les sujets humanitaires. Nous disposons généralement de peu de notions de santé publique ou de connaissances techniques sur les pratiques des acteurs de secours.
Il peut m’arriver de passer à côté de faits marquants sans m’en apercevoir, ou de me focaliser sur des problèmes relativement secondaires.
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Par exemple à Port-au-Prince, j'ai mis quelques jours à comprendre toutes les implications du séisme sur le système hospitalier et de santé. |
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Comment remédier à ces problèmes? |
En ce sens, des sessions courtes de formation ou d’initiation organisées par les ONG ou par d’autres —je pense notamment aux épidémiologistes d’Épicentre— seraient à mon avis très utiles. Les journalistes manquent aussi d’interlocuteurs fiables et ils devraient sans doute solliciter davantage des diplomates ou des experts qui ont pris de la distance avec le champ humanitaire. Car, à défaut d’un regard plus critique, on continuera d’user d’un ton compassionnel, largement dominant à la télévision.
La compassion n'est pas la pire des choses, mais elle n'aide pas à la compréhension. Résultat, certains journalistes, en particulier les reporters de guerre, fuient les humanitaires comme la peste. Ils ont souvent l’impression d’être abusés par des ONG qui n'ont d'autre soucis que de parler d'elles. Un point mérite enfin d’être souligné: aujourd’hui, ce sont les acteurs humanitaires eux-mêmes qui produisent leur propre réflexion critique, au risque d’entrer dans un système totalisant. Et c’est comme ça qu’au final, les lacunes du journalisme font le bonheur des humanitaires.
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Pour autant, les ONG sont-elles prêtes |
Comme toute organisation, elles n’ont pas cette tendance naturelle. Rares sont celles qui acceptent d’être questionnées sur leur pratique. Le cas échéant, elles sont capables de supporter la critique quand elle bénéficient d’une situation confortable et qu’elles ont les reins solides. Et encore... Il existe des tentatives d’évaluer, de comparer les ONG entre elles ou de les noter, à l’image du travail réalisé par "L’Observatoire de l’humanitaire" ( 09 ). Mais la démarche est très souvent mal perçue par les ONG. Or, c’est en multipliant ce genre d’initiatives qu’on améliorera leur fonctionnement et leur transparence.
C’est aussi par ce type de travail qu’on lèvera le voile sur des pratiques de terrain questionnables et qu’on renforcera la distinction nécessaire entre l’action d’une ONG indépendante et celle qui ne l’est pas.
On le voit bien aujourd’hui en Afghanistan, où une grande part des actions civiles et militaires se confondent et s’inscrivent dans une approche intégrée. On en voit aussi le résultat: désormais, les ONG qui se tiennent à l’écart des armées occidentales en Afghanistan se mettent en grand danger, car toutes, sans exception, sont considérées comme des supplétives de la coalition. Un constat qui vaut aussi pour les journalistes.
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C'est-à-dire? |
Je m'explique. Jusqu’en 2001, les Afghans faisaient la distinction entre les acteurs non étatiques et les autres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La confusion s’est installée. Pour une ONG comme pour un journaliste, rester à l’écart et refuser d’être embedded, c’est désormais mettre en jeu sa sécurité et prendre le risque d’être perçu comme un agent de renseignement. Ce constat n’a rien d’étonnant quand on sait les soldats disposés à offrir un tracteur ou des semences à un village entier en contreparties d’informations sur les insurgés. Dés lors, les problèmes se posent autant pour les humanitaires que pour les journalistes.
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Y a-t-il similitude ou conflit d’intérêts |
On demande aux médias d’informer et aux ONG d’agir. De là, je constate surtout des difficultés communes, mais pour des objectifs radicalement différents. Il faut aussi garder à l'esprit que les ressources respectives sont disproportionnées. La presse est dans une situation financière très fragile. Nous sommes moins nombreux. Les journalistes spécialisés sont amenés à élargir leur champ d’activité, avec un temps d’investigation plus limité. On manque de moyens et de réactivité.
Se pose ainsi la question des voyages de presse organisés et payés par les ONG. Les difficultés économiques sont telles que je ne connais plus de média refusant les voyages de presse. En tant que journalistes individuels, nous sommes néanmoins libres de refuser. Pour ma part, je ne jette pas l'anathème sur les voyages de presse, mais je marque une différence très nette entre un journaliste pris en charge par une organisation humanitaire pour mettre au jour le sort des populations centrafricaines et un journaliste embarqué pour couvrir les déambulations d’une célébrité dans le tiers monde. Dans le premier cas, c’est l’occasion d’évoquer le sort des populations dans un pays qui fera rarement les gros titres de l’actualité, quitte à citer brièvement l'ONG. Dans le second, le risque existe de virer au people et de laisser au second plan la véritable raison du voyage —les orphelins de guerre— par rapport à la vedette en question.
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Pourquoi les ONG |
J'imagine que leur raisonnement est le suivant: un reportage est moins cher et plus efficace qu’une publicité. Surtout si le reportage est suivi d'un appel aux dons ou d'un numéro de CCP.
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Comment les journalistes peuvent-ils se sortir de ce dilemme? |
Je pense que nous devrions expliquer aux lecteurs les conditions dans lesquelles les reportages sont réalisés, cela atténuerait la suspicion et l'impression d'être dupé, voire la lassitude, chez le lecteur ou le spectateur.
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