«Ça été une opération très complexe et exigeante, a souligné mardi Robin Forbes, responsable des communications à Énergie atomique du Canada limitée (EACL). Nous avons toujours travaillé dans l'objectif de remettre le réacteur en marche de façon sécuritaire le plus rapidement possible. On est contents d'annoncer qu'il fonctionne maintenant à haute puissance.»
Le réacteur ne fonctionnant pas encore à plein régime, il était impossible de prévoir, mardi, quel pourcentage de la production hebdomadaire habituelle d'isotopes pourra être fourni dans les prochains jours, a indiqué Mme Forbes, ajoutant toutefois qu'une cargaison serait livrée «avant la fin de la semaine» au client d'EACL, MDS Nordion, entreprise responsable de l'approvisionnement en isotopes des hôpitaux.
Les isotopes médicaux servent notamment aux diagnostics et traitements de certaines maladies et cancers; ils sont notamment utilisés pour les tests d'imagerie du cerveau, de la thyroïde, du coeur, des poumons et du foie.
Au moment de l'arrêt de production, le réacteur nucléaire de Chalk River produisait près de 40% de l'approvisionnement mondial en isotopes médicaux, ce qui a forcé les hôpitaux canadiens, mais aussi étrangers, à trouver des solutions de rechange parfois très coûteuses.
Pris au dépourvu par l'ampleur de la tâche à accomplir, EACL a reporté à cinq reprises la date prévue pour la remise en marche du réacteur nucléaire de Chalk River.
Un «beau gâchis», dit le Bloc
Pour la porte-parole du Bloc québécois en matière de ressources naturelles, Paule Brunelle, toute la crise aurait pu être évitée s'il y avait eu une meilleure planification de la part du gouvernement. «C'est un beau gâchis. Le réacteur est âgé de 53 ans, mais le gouvernement n'avait pas prévu qu'il pouvait lâcher, a-t-elle critiqué. Enfin, il recommence à produire des isotopes, mais on est encore loin de pouvoir combler la demande.»
Au coeur de la crise des isotopes, au printemps 2009, le premier ministre Stephen Harper avait annoncé que le Canada se retirerait de l'industrie de la production d'isotopes médicaux lorsque le réacteur de Chalk River aurait atteint la fin de sa vie utile, soulevant la colère de l'opposition et du milieu de la santé
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Chalk River redémarre, mais les dégâts sont irréversibles |
La crise des isotopes médicaux qui s'achève coûtera cher au Canada: en argent, en crédibilité et même en vies humaines. Environ 12 000 Canadiens auraient été privés d'examens diagnostiques. Les Québécois s'en seraient le mieux tirés.
«Au cours des mois et des années à venir, on va voir les cas de cancer et de maladies cardiovasculaires à un stade avancé augmenter», prédit le Dr Jean Luc Urbain. Le président de l'Association canadienne de médecine nucléaire se réjouissait de la remise en marche du réacteur ontarien annoncée par Énergie atomique du Canada limitée (EACL), mais une ombre planait dans sa voix: «Enfin, on a nos isotopes. On voit la lumière au bout d'un très long tunnel. Mais il y aura un prix à payer, et il ne sera pas seulement financier.»
Jusqu'à 25 % moins de patients — soit 12 000 Canadiens — ont eu accès aux techniques diagnostiques en médecine nucléaire pendant la crise, selon une enquête de l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS). En août 2009, par exemple, les examens cardiovasculaires par imagerie nucléaire avaient chuté de 25,4 % par rapport à août 2008. En octobre 2009, on avait mené entre 22 et 24 % moins d'examens osseux et cardiaques, et 16 % moins d'examens pour les cancers.
Sans diagnostic, «ces maladies ont continué à évoluer pendant plus d'un an», se désole le Dr Urbain.
Est-ce que le coeur est bien irrigué? Un cancer a-t-il envahi les os d'un patient? Ce sont à ces questions cruciales que répondent les examens par imagerie nucléaire. Des réponses qui peuvent changer du tout au tout le traitement à prodiguer. Chalk River produisait de 35 à 40 % du technétium-99 mondial, l'isotope le plus couramment utilisé, avant d'être mis hors service en mai 2009 à cause d'une fuite d'eau lourde. D'abord évalué à trois mois, l'échéancier des réparations s'est étiré de mois en mois, entraînant une pénurie mondiale. Une panne du réacteur de Petten, aux Pays-Bas, d'août à octobre 2009, avait exacerbé la crise.
Les Québécois moins touchés
Le Québec s'en tire avec une facture salée, mais les patients auraient moins souffert de la situation que les Canadiens dans plusieurs autres provinces. Les différentes méthodes pour pallier la situation ont permis d'examiner la très grande majorité des patients, croit le Dr François Lamoureux: «On a fait des pieds et des mains», raconte le président de l'Association des médecins spécialistes en médecine nucléaire du Québec.
En janvier 2010, le ministre de la Santé Yves Bolduc chiffrait à 10 millions de dollars les coûts de la crise des isotopes. Hier, le ministère ne pouvait pas encore fournir d'évaluation plus précise: isotopes rares donc chers, produits de remplacement, heures supplémentaires pour le personnel, techniques de remplacement plus coûteuses... «On va calculer et demander au fédéral de pallier les coûts additionnels», confirme la porte-parole du ministère, Karine White. Mais «les patients ont été bien servis au Québec», précise-t-elle.
Les Drs Lamoureux et Urbain abondent dans le même sens. Plusieurs patients ont bénéficié de la tomographie par émission de positrons (TEP), qui peut remplacer 40 % des tests par isotopes, explique le Dr Lamoureux. Plusieurs provinces ne possédaient pas ces équipements de pointe. Plus coûteuse, la TEP libérait tout de même autant d'isotopes pour les autres patients. Les équipes médicales ont travaillé sans relâche pour effectuer les examens quand la précieuse cargaison d'isotopes, d'une durée de vie très limitée, arrivait. «Nous avons même utilisé une technique de ma jeunesse avec un autre traceur, le thallium», dit le Dr Lamoureux. Mais il attend avec impatience le retour du technétium-99: «c'est comme revenir aux ordinateurs modernes après avoir travaillé pendant des mois avec des ordinateurs des années 1980».
Nouvelle crise annoncée
«La crise n'est pas finie», avertit le Dr Lamoureux. Non seulement le réacteur de Chalk River doit-il fermer en 2016, mais son âge vénérable fait planer la menace d'une nouvelle panne impromptue. Le gouvernement conservateur ne prévoit pas le remplacer.
Ne pouvant plus compter sur leur fournisseur principal, plusieurs pays examinent la possibilité de se lancer dans l'industrie après avoir vécu des mois de casse-tête. C'est la planète au complet qui a souffert de la fermeture du réacteur de Chalk River. «Le Canada a perdu sa crédibilité, il n'est plus un fournisseur fiable», estime le Dr Lamoureux. États-Unis, France, Pays-Bas, Pologne, même l'Asie: plusieurs lorgnent cette filière, mais les chantiers pour ériger de nouveaux réacteurs restent à être lancés.
«En 2016, on va se retrouver à la merci du marché mondial», s'inquiète le Dr Urbain. «Le Canada doit réaliser que c'est une folie d'abandonner la production, c'est une décision incompréhensible et irréfléchie», juge le Dr Lamoureux.
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Les médecins réclament un plan B |
Accusant un important retard dans leurs examens de dépistage, les spécialistes se réjouissent de la reprise de la production d’isotopes médicaux au pays, mais estiment que la pénurie des derniers mois entraînera malheureusement une recrudescence des maladies cardiaques et cancéreuses à un stade avancé.
«C’est une excellente nouvelle, ce fut un long tunnel et on commence à voir la lumière au bout. Enfin on va pouvoir effectuer les diagnostics et appliquer les traitements appropriés aux patients qui en ont de besoin, mais il va falloir un certain temps avant un retour à la normale», estime l’Association canadienne de médecine nucléaire.
Le gouvernement fédéral devra se doter d'une solution à long terme pour poursuivre la production d'isotopes après 2016, date d'échéance de la nouvelle licence d'exploitation du réacteur.
Un deuxième réacteur
«C’est une très bonne nouvelle, mais la solution que le gouvernement doit prendre, c’est de construire un nouveau réacteur, parce que celui-là est trop vieillissant. S’il ne le fait pas, d’autres pays vont prendre le marché», prévient le Dr François Lamontagne, président de l’Association des médecins spécialistes du Québec.
Le spécialiste croit notamment que le Canada a fait une grave erreur en abandonnant les projets de réacteurs MAPLE en 2008 et que des millions de dollars ont été gaspillés inutilement dans la construction de ces réacteurs puisque ces derniers n’ont jamais servi.
En plus d’avoir privé les 330 centres de médecines nucléaires du pays de cette substance radioactive indispensable, le Canada a ouvert la porte à la concurrence internationale dans un marché qu’il dominait pourtant à près de 50 %, selon le spécialiste.
Alors que la mise en service du réacteur a été effectuée hier, les hôpitaux devraient pouvoir se réapprovisionner en isotopes d’ici deux semaines.
