La soirée des Oscars prime un film critique sur la finance "Inside Job" Le film
Charles Ferguson: réalisation, Scénario & Dialogues Kalyanee Mam et Svetlana Cvetko: images Alex Heffes: musique Chad Beck et Adam Bolt: montage
Narrateur: Matt Damon
Inside Job, film censé révéler "l'effrayante vérité" qui se cache derrière la crise financière de 2008, a obtenu l'Oscar 2010 du meilleur documentaire. Il faut dire que malgré quelques égarements, le long métrage de Charles Ferguson tient en grande partie ses promesses...
"Un crime commis de l'intérieur", Inside Job, le long métrage de l'américain Charles Ferguson porte bien son nom. Ce documentaire a pour dessein de dévoiler l'effrayante vérité qui se cache derrière la crise de 2008.
Par une série d'entretiens avec les grands acteurs de la finance américaine, des hommes politiques et des journalistes, le réalisateur tente de retracer l'émergence d'une industrie scélérate, la finance, qui pendant des années se serait goinfrée sur le dos de ses concitoyens.
Par Julie de la Brosse
du
Journal L'Expansion et les commentaires de Cyril Cossardeaux pour CulturoPoing.
La fusion des textes et certains commentaires sont de JosPublic pour MétéoPolitique Publié ici le 4 mars 2011
Des banques capables de parier sur l'écroulement des produits financiers qu'elles vendent à leurs propres clients. Des économistes qui vantent les mérites de la dérégulation à outrance. Des hommes politiques sous la coupe d'une industrie financière toute puissante...
Il faut parfois attendre moins de la forme purement cinématographique d’un film pour se concentrer exclusivement sur ce qu’il nous dit. Alors, si l’on veut comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit, il n’y a pas, cette année, de film plus précieux, nécessaire et indispensable qu’Inside Job.
Faites-vous prescrire une bonne dose de Valium avant d’aller voir Inside Job car vous en sortirez à coup sûr avec de sacrées envies de meurtre(s).
En deux heures à peine, Charles Ferguson dresse un constat aussi effrayant que révoltant de la responsabilité des "autorités financières" américaines dans la fameuse crise des subprimes de 2008, une crise mondiale mais dont les effets, en France et au Canada, ont heureusement été bien moindres qu’aux États-Unis, où l’on estime que la barre des neuf millions de foyers expulsés de la maison qu’ils ne peuvent plus payer sera prochainement atteinte…
Les banques, bien sûr (au sens large, puisqu’il faut y rajouter des compagnies d’assurance comme AIG), et singulièrement leurs conseils d'administration et leur courtiers en valeurs à la bourse ou hors bourse (traders).
Mais tout autant et peut-être plus encore les organismes étatiques chargés du bon fonctionnement du système financier : Département du Trésor, Securities and Exchange Commission (chargée de contrôler Wall Street), Fed (Banque fédérale), etc.
«
Si je comprends bien vous me dites que vous avez la ferme intention de ne plus recommencer. C'est génial ! J'ai des personnes dans mon Etat qui ont fait des "hold-up" dans certaines de vos banques et qui me disent la même chose que vous pour éviter la prison !!!!!
»
Les voilà les "banksters" devant la commission d'enquête états-unienne.
Quelques années plus tard il faut bien constater
qu'ils avaient la ferme intention de recommencer
Entre cupidité et irresponsabilité, les détails du film donnent la nausée. Il rappelle par exemple que les régulateurs ont donné le feu vert à la fusion Citicorp- Travelers en 1998, à une époque où le Glass Steagall Act l'interdisait encore. Ou que le projet de régulation des produits dérivés a été bloqué par Larry Summers, alors en poste au Trésor. Les chiffres aussi sont éloquents. Entre 1998 et 2008, le secteur financier a dépensé plus de 5 milliards de dollars en frais de lobbying et dons politiques. En moins de 10 ans les prêts subprimes sont passés de 30 milliards par an à plus de 600 milliards de dollars...
Le film n'épargne personne. Les gouvernements surtout, de Ronald Reagan à Bill Clinton, en passant par les Bush père et fils, ont tous laissé faire. La Fed, pourtant régulièrement alertée par les associations de consommateurs, n'a fait que favoriser la dérégulation. Tout comme la SEC, qui n'a jamais vraiment tenu son rôle d'enquêteur, ou encore les agences de notations payées par les banques dont elles notaient les produits financiers.
Le monde académique n'échappe pas non plus au terrible examen. Le film s'attaque en effet aux rapports incestueux entre les banques et les universitaires de renom, qui s'enrichissent en douce dans les conseils d'administration des entreprises.
Larry Summers, qui devient président de l'Université Harvard en 2001 après son passage au Trésor déclare un patrimoine compris entre 16,5 et 39,5 millions de dollars. "No comment", réagit Martin Feldstein, qui siégeait au Conseil d'administration d'AIG alors qu'il enseignait à Harvard. Deux ans après l'explosion de la crise financière, face à la caméra, les grosses têtes de Wall Street qui ont accepté la confrontation refusent toujours d'admettre leur responsabilité...
La distinction entre ces trois mondes est d’ailleurs totalement inappropriée. Ils sont peuplés des mêmes gens, passant de l’un à l’autre de ces inside jobs, avec, visiblement, deux seules obsessions en tête : la dérégulation totale du système financier et l’abandon de toute procédure de contrôle (alors même qu’il s’agit pour certains de leur mission !) et leur enrichissement personnel.
Pour quelques dizaines de personnalités citées (mais combien d’autres restant dans l’ombre ?), Charles Robinson, fort d’un travail documentaire et d’enquête impressionnant, dresse un réquisitoire accablant ( 01 ).
Ces dirigeants politiques et/ou d’entreprise n’ont pas été incompétents, ils ont été criminels. Et même s’ils n’ont pas forcément sciemment créé le krach boursier de septembre 2008, ils n’ont jamais rien fait pour l’empêcher, en dépit de nombreux signaux d’alarme venus aussi bien de journalistes, d’universitaires, du FBI ou du FMI (qui redore ici un peu son blason, ce qui laisse quand même sceptique). Au contraire, ils n’ont fait qu’accélérer la fuite en avant d’une spéculation financière toujours plus déconnectée de l’économie réelle.
Pourquoi ? Deux raisons : idéologie et argent
Il est curieux de constater que lorsqu'il est question de décisions prises au nom de l’idéologie, pour la vulgate politico-médiatique, il s’agit généralement de la gauche. "Idéologie" fait alors figure d’insulte toujours plus ou moins associée à un marxisme lénino-stalinien incapable d’appréhender les "réalités du monde économique".
Inside Job nous prouve que c’est en fait exactement le contraire. Il commet d’ailleurs une imprécision historique en datant la naissance de ce courant idéologique intégriste ("on ne touche pas au dogme de l’économie de marché, où les acteurs doivent opérer sans aucune entrave") au début des années 80, parmi les conseillers de la première présidence Reagan. Il ne s’agissait là que de l’arrivée au pouvoir d’une doctrine élaborée vingt ou trente ans auparavant au sein de l’"école de Chicago" de Milton Friedman, qui n’est curieusement pas mentionnée.
Ce délire idéologique ne résisterait peut-être pas à l’analyse s’il n’était pas alimenté par les gains financiers monstrueux engrangés par ceux-là même qui se font fort de l’appliquer à la planète entière.
Quand John Dos Passos parlait de "big money" (titre original de La Grosse galette) dans les années de la Grande Dépression des 30’s, il était bien loin du compte des sommes empochées aujourd’hui, qui se chiffrent en centaines de millions de dollars pour les plus hauts dirigeants.
«
Avec le mode de vie qui va avec, nous révèle Inside Job : coke à gogo, très grosses cylindrées,
putes à 1 000 $ l’heure…
»
AUCUN des responsables du krach (à la tête de la SEC, de la Fed, de la Lehman Brothers, de Goldman-Sachs, d’AIG, etc.) n’a fait l’objet de poursuites pénales, aucun n’a dû rembourser par exemples les dizaines de millions d’indemnités de départ versées par les conseils d’administration avant la mise en faillite de certaines banques.
Pire, les bonus et autres dividendes versés par les banques ayant bénéficié du plan de sauvetage de 700 milliards de dollars de l’automne 2008 ont souvent été revus à la hausse. "Privatisation des profits, socialisation des pertes", plus que jamais.
Pire encore, en dépit de ses discours volontaristes néo-keneysiens lors de sa campagne électorale de 2008, Barack Obama a nommé des inside (wo)men à tous les postes clés de son administration financière, les a parfois même maintenus (tel Ben Bernanke à la Federal reserve, en dépit de sa responsabilité, au moins passive), et aucune réforme entraînant un quelconque renforcement de la réglementation financière significatif n’a été engagée. On s’étonnera ainsi peut-être moins que ces millions d’Américains qui, il y a deux ans, croyaient à un vrai changement en votant Obama, ne se soient pas autant mobilisés pour les récentes élections de mid-term remportées par les Républicains (qui remettront évidemment encore moins en question la déréglementation financière)…
Un film qui ne couvre pas toutes les réalités mondiales
C'est le "meilleur film d'horreur de l'année ", estimait à CannesThierry Frémeaux, le directeur du Festival. Un film catastrophe en effet, mais qui mérite aussi un peu de nuance. A regarder cette efficace démonstration, on pourrait être tenté de penser que l'élite financière américaine est la seule responsable.
Faux.
Les subprimes existaient ailleurs, en Espagne par exemple. Et les banques européennes n'ont jamais craché non plus sur les subprimes pour engranger davantage de profits.
Quant à l'Union Européenne, perçue comme la bonne élève des marchés, elle n'est certainement pas exempte de toutes critiques.
La réforme de la régulation européenne, pourtant montrée en exemple dans le film, n'est toujours pas achevée, quand celle des États-Unis , certes insuffisante, a déjà été adoptée depuis longtemps.
Eliot Spitzer, ancien Procureur général de l'Etat de New York, empêché d'enquêter sur les pratiques des banques
Robert Gnaizda, dirigeant du Greenlining Institut, organisation de défense des droits des consommateurs
Inside Job est un documentaire aussi classique qu’efficace dans sa forme, parfois un peu trop rapide pour les mécanismes financiers qu’il décrit, souvent incompréhensibles au commun des mortels (c’est justement ce qui fait leur "beauté" et le fait que les "experts" puissent dire aux politiques et aux électeurs "faites-nous confiance, nous contrôlons la situation, tout ça crée de la croissance économique").
Son sujet est très proche de celui du dernier film de Michael Moore, Capitalism, a Love Story, et finalement pas moins "engagé". Mais son traitement est évidemment plus sobre, plus aride aussi. Difficile de dire lequel est au final le plus efficace…
Il est certain que le film ne serait pas aussi percutant sans la personnalité même de Charles Ferguson. A l’inverse de Moore, il n’est jamais présent à l’image ; juste parfois en voix off, quand il interroge certains "bad guys" (qui ont au moins eu le courage d'accepter l'interview, plus probablement l’ingénuité – ne sachant manifestement pas vraiment ce qui les attendait -, ce qui n’est pas le cas des principaux responsables, dont aucun n’a accepté de répondre à ses questions). Il n’a alors pas son pareil pour démonter les faux arguments et la langue de bois, n’hésitant pas à démontrer à ses interlocuteurs qu’ils disent l’exact contraire de la vérité. Ce qui provoque généralement chez eux la panique ou la colère et dénude le roi. Dire que l’on rêve des mêmes pugnacité et professionnalisme chez nos incontournables interviewers politiques français ou de Radio-Canada, cela relève de l’euphémisme…
Autre surprise du film, la part belle faite à Christine Lagarde, qui aurait prévenu Hank Paulson en février 2008 de la catastrophe qui était en train de se préparer.
Est-ce bien la même personne qui en août 2008 annonçait que le plus gros de la crise était passé? Comme visionnaire, on a déjà vu mieux!
En comparaison avec les dirigeants politiques états-unien, Christine Lagarde, Ministre de l’économie et des finances de la France fait figure de dangereuse passionaria gauchiste!
Le réalisateur semble aussi oublier un peu vite que la France, et encore moins, le Canada ou l'Angleterre n'est pas allée plus loin que les États-Unis dans le processus de limitation des rémunérations. Et qu'elle a aussi renfloué ses établissements financiers, sans grande contrepartie.
La vision proposée de la Chine, perçue comme la grande victime de la crise financière, est également surprenante. Alors même qu'aujourd'hui, elle n'est prête à faire aucune concession pour sauver le système économique mondial.
Pas grand chose à redire sur la forme du film. Si ce n'est peut-être que le temps passé à interroger une mère maquerelle pour la faire témoigner sur la prostitution et la drogue à Wall Street paraît étrangement disproportionné, comparé à la courte allocution de Nouriel Roubini.
Les blancs et réponses embarrassées des interviewés sont presque trop nombreux.
Malgré ses velléités de régulation, Barack Obama s'est entouré des mêmes personnes qui ont défendu la libéralisation à outrance.
Timothy Geithner, qui s'est illustré à la Fed comme un dérégulateur, est actuellement au Trésor. Son directeur de cabinet est Mark Petterson, un ancien lobbyiste de Goldman Sachs. Quant à Ben Bernanke, il est toujours à la tête de la Fed...
Ci-dessous voici les trois piliers de la déconfiture de l'Etat encadreur des délires cupides de Wall Street, ou de Bay Street au Canada, rue Saint-Jacques au Québec ou la City de Londres
Quoi qu'il en soit, ce film vaut le coup d'oeil. Le public non averti devrait y trouver des éléments pour comprendre la crise. Et mieux appréhender l'avenir. Car comme le rappelle Charles Ferguson, les principaux instigateurs du désastre de 2008 détiennent toujours les clés du pouvoir.
Soyez à l'affut de vos écrans, vidéo, internet, télévision ou cinéma...
Utilisant notamment de nombreux extraits d’auditions devant les parlementaires américains, qui mettent au jour les mensonges éhontés des dirigeants des grandes banques, qui s’imaginent manifestement intouchables. Ce qui n’est hélas pas loin d’être vrai…