Au delà de la langue de bois et du langage économiste
La crise financière rendue compréhensible pour tous

Thomas GUÉNOLÉ
Sciences Politique
Université de Paris et d’EM Lyon

Table des matières

1. La montagne de dettes

2. Quelle est la différence entre l’économie et
    la finance ?

3. Grandes entreprises, grandes parts du
    gâteau ; part des grandes entreprises, petite
    part du gâteau

4. Qui se cache derrière la retraitée de
    Floride ?

5. Donnez-moi un point d’appui et je
    soulèverai le monde

6. Vendre ce qu’on ne possède pas

7. La dérivée de la dérivée

8. La croissance est une ivresse, la crise est sa
    gueule de bois

9. Quand les particuliers s’endettent pour
    spéculer

10. L’oeuf pourri dans le panier d’oeufs frais

11. La cigale américaine et la fourmi chinoise

12. Moteurs en surchauffe

13. La crise des subprime et l’éclatement de la
    bulle immobilière

14. La crise financière

15. Les émeutes de la faim

16. La théorie des dominos

17. Le retour des États

1. La montagne de dettes

Vous pourriez choisir de n’acheter que ce que vous avez déjà les moyens de payer. Néanmoins, vous pouvez aussi emprunter de l’argent, par exemple à des proches mais plus généralement à une banque, pour acheter tout de suite ce qui ne serait dans vos moyens qu’au bout de plusieurs décennies d’épargne. Dès lors que cette possibilité existe, il est normal et humain de chercher à en bénéficier. De fait on peut affirmer que toute personne qui a la possibilité d’emprunter use, tôt ou tard, de cette possibilité.

Votre prêt auprès d’une banque suit sensiblement le même mécanisme quelle que soit la nature de ce que vous voulez acheter. Le plus connu est bien sûr le prêt immobilier : grâce à lui, vous devenez immédiatement propriétaire d’un appartement, voire d’une maison, en échange de vingt, vingt-cinq, trente ans de dettes payées chaque mois à la banque. Les choses se passent cependant de la même façon pour une voiture, les études de votre enfant, les travaux pour rafraîchir les murs de la maison, etc.

Ce mécanisme est le suivant : le montant et les intérêts de votre emprunt dépendent essentiellement de l’écart de valeur entre d’un côté, ce que vous voulez, et de l’autre, ce que vous possédez et gagnez déjà. Plus cet écart est faible, plus la banque considèrera qu’il y a peu de risques que vous n’arriviez plus à rembourser chaque mois votre emprunt ou que, au pire, elle trouvera chez vous des biens à saisir pour rentrer dans ses frais. En d’autres termes, plus vous êtes riche, plus vous bénéficierez de prêts aux montants élevés et aux intérêts faibles, et plus vous êtes pauvre, plus vos prêts auront des montants faibles et des intérêts élevés.

 

Notez que pour un type d’achat donné, plus la pratique du prêt se banalise, plus les prix augmentent. Prenons l’exemple des biens immobiliers. Lorsque les prêts immobiliers n’étaient pas encore d’usage courant, les particuliers ne pouvaient acheter un bien immobilier qu’à des prix beaucoup plus bas qu’actuellement. Cela forçait les propriétaires, s’ils voulaient vendre, à s’aligner sur cette capacité d’achat. Depuis, le prêt immobilier est totalement entré dans les moeurs. Les acheteurs ont donc pu mobiliser plus d’argent, mais réciproquement, les vendeurs ont pris en compte ce changement et ont donc augmenté leurs prix. C’est par conséquent un retour à la situation d’avant les prêts immobiliers, à la différence près que depuis lors vous devez vous endetter plusieurs décennies pour acquérir un appartement. On soulignera cependant, pour mémoire, que si l’existence des prêts pousse les prix immobiliers à la hausse, en revanche la hausse des prix immobiliers n’a pas pour seule cause l’existence des prêts (ce que vous constaterez au chapitre 10).

En plus de vos dettes en tant que particulier, existent aussi les dettes des entreprises. Lorsqu’une entreprise naît, il est en effet extrêmement rare que son ou ses fondateurs aient à eux seuls assez d’argent pour financer son lancement ; et s’ils l’ont, ils décident alors de voir plus grand en prenant en compte ce qu’une banque va être prête à leur prêter. Dans les deux cas, l’argent d’une ou de plusieurs banques s’ajoute à l’argent des fondateurs et, le cas échéant, de leurs proches ou de leurs associés.

Lorsqu’une entreprise a dépassé le stade de la naissance, elle se retrouve dans la même situation que vous lorsque vous décidez d’emprunter pour acheter quelque chose tout de suite, au lieu d’économiser des années pour en avoir les moyens. Mais si vous pouvez vous endetter, l’entreprise, elle, doit s’endetter. Chaque mois, elle emprunte de l’argent à la banque, ce qui lui permet de faire fonctionner la machine et de gagner de l’argent, argent sur lequel elle prélève en fin de mois ce qu’elle doit à la banque intérêts inclus, et ainsi de suite mois après mois. En outre, l’entreprise peut souhaiter emprunter de l’argent pour se développer : renouveler son équipement, agrandir ses points de vente, etc.

Une entreprise qui a des dettes est donc une entreprise absolument normale. Quant au mécanisme qu’applique une banque à la demande de prêt d’une entreprise, ce sera sensiblement le même que celui qu’elle vous applique à vous. La banque mesure l’écart entre d’un côté, les bénéfices de l’entreprise et ce qu’elle possède déjà, et de l’autre, le montant qu’elle veut emprunter. Notez cependant qu’une entreprise, si elle le souhaite et à condition d’avoir atteint une certaine taille, peut cependant ne pas s’adresser à une banque pour emprunter de l’argent, et préférer entrer en bourse.

En plus de vos dettes en tant que particulier et des dettes des entreprises, existent aussi les dettes des banques. De fait les banques ne se contentent pas de vous prêter de l’argent et d’en prêter aux entreprises. Elles ont aussi des activités de dépôt, en cela qu’elles montent la garde sur l’argent que vous leur confiez et que leur confient les entreprises. Cela étant, écrire qu’elles veillent sur votre argent serait abusif : en réalité, elles le placent sur les marchés financiers. Selon qu’elle perd de l’argent sur ces marchés financiers ou qu’elle affronte toute autre sorte de coup dur, une banque peut donc être amenée à devoir emprunter de l’argent. La banque fera alors la même chose que vous, la même chose qu’une entreprise : elle s’adressera à une banque, qui appliquera encore et toujours le même mécanisme.

En plus de vos dettes en tant que particulier, des dettes des entreprises et des dettes des banques, existent enfin les dettes des États. Lorsqu’un État dépense plus que ses revenus, principalement issus des taxes, il vend sur les marchés financiers des reconnaissances de dettes, qu’on appelle des obligations d’État. Ces obligations d’État sont ensuite achetées par des investisseurs, attirés par le fait qu’ils soient quasiment certains d’être remboursés. Par exemple, les compagnies d’assurance sont très friandes d’obligations d’État, par prudence et parce que la loi les force à investir de cette façon l’écrasante majorité de leur argent. L’État peut par ailleurs émettre des obligations d’État pour faire des dépenses d’investissement dont il n’a pas encore les moyens, comme une entreprise lorsqu’elle renouvelle ses équipements.

Le montant de ces obligations dépend d’à quel point l’État concerné a besoin d’argent pour se maintenir. Leur taux d’intérêt, c’est-à-dire combien l’État devra rembourser mensuellement en plus de cette dette pour qu’on accepte de lui acheter ses obligations, dépend de la confiance que les investisseurs ont dans sa capacité à honorer ses dettes. Pour prendre un exemple, lorsque l’Argentine a connu dans les années 90 une crise économique de très grande ampleur, le taux d’intérêt de ses obligations d’État a logiquement grimpé en flèche.

Il n’y a donc pas lieu de culpabiliser si vous êtes un multirécidiviste du crédit ou de l’emprunt. Dites-vous bien que c’est une pratique extrêmement courante et que vous, moi, les entreprises, les banques, les États, nous avons bâti et nous bâtissons encore, tous ensemble, une montagne de dettes.

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2. Quelle est la différence entre l’économie et la finance ?
 

 Les deux termes sont si souvent utilisés de manière interchangeable qu’on finit par oublier la différence. Il y en a pourtant une. Elle ne se limite pas, contrairement à la perception commune, à une séparation entre d’un côté de l’argent qui s’agite en vase clos, et de l’autre la vraie vie économique des vrais gens surnommée l’économie réelle. Elle ne se limite pas non plus, derrière cette séparation, à une frontière fermée entre le monde du travail et le monde du capital.

En théorie et pour résumer, la finance fait partie de l’économie et elle est à son service : comme son nom l’indique, elle sert à la financer.

Si les marchés financiers sont des marchés, c’est parce que comme les marchés aux fruits et légumes, ils permettent à une offre de rencontrer une demande.

L’offre d’actions de l’entreprise unetelle remplace l’offre de pommes de fraîcheurs diverses, tandis que la demande d’actions d’une entreprise qui gagne de l’argent remplace la demande de pommes à la chair ferme. Et si les marchés financiers sont financiers, c’est parce que c’est au sujet du financement des entreprises que l’offre et la demande s’y rencontrent.

Toujours comme sur un marché aux fruits et légumes, les prix seront négociés ; les acheteurs présents tôt et à l’affût des opportunités auront les meilleurs fruits ; les acheteurs tardifs ne pourront s’offrir que les légumes dont personne ne veut ; les vendeurs qui vantent bien fort la qualité vérifiable de leurs produits attireront davantage d’acheteurs et pourront vendre leurs fruits à un meilleur prix ; les vendeurs les moins scrupuleux n’hésiteront pas à glisser dans un sachet de fraises fraîches quelques fraises périmées vendues au prix de la bonne marchandise. Il serait facile d’égrener les termes techniques spécifiques des marchés financiers, de détailler les procédures, de lister les cas auxquels s’apparentent ces comparaisons. Ces dernières suffisent cependant pour comprendre le mécanisme.

S’il est entendu que la finance sert à financer l’économie et qu’une offre et une demande se rencontrent sur les marchés financiers pour y parvenir, reste à définir l’économie elle-même. Contentons-nous ici de la formule connue selon laquelle l’économie, c’est la gestion des demandes potentiellement illimitées de biens en quantités limitées. En d’autres termes, l’espèce humaine fait de son mieux dans son environnement pour produire ce dont elle a besoin, le cas échéant après l’avoir inventé, et pour se partager cette production : cet ensemble d’efforts constitue l’activité économique.

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3. Grandes entreprises, grandes parts du gâteau ;

 part des grandes entreprises, petite part du gâteau

Nous avons vu qu’au lieu d’emprunter de l’argent, une entreprise peut, si elle le souhaite et à condition d’avoir atteint une certaine taille, entrer en bourse. La taille de l’entreprise est mesurée par des experts mais pour l’essentiel, ces derniers se limitent à regarder quelle somme d’argent l’entreprise génère comme bénéfices. Une fois le feu vert obtenu, l’entreprise peut entrer en bourse de deux manières.

La première manière est de vendre, comme les États, des reconnaissances de dette. Comme pour les États, ces reconnaissances de dette s’appellent des obligations. Ces obligations sont achetées par des investisseurs. Leur montant dépend d’à quel point l’entreprise concernée a besoin d’argent pour se remettre à flot ou pour faire de nouveaux investissements. Leur taux d’intérêt, c’est-à-dire combien l’entreprise devra rembourser mensuellement en plus de cette dette pour qu’on accepte de lui acheter ses obligations, dépend de la confiance que les investisseurs ont dans sa capacité à honorer ses dettes. Le propriétaire d’une obligation a ensuite droit à des intérêts tous les mois jusqu’à ce que, à la fin de l’équivalent d’une date limite de consommation, l’entreprise lui rembourse la totalité de la dette.

La seconde manière est de se vendre elle-même, morceau par morceau. Ces morceaux sont des titres de propriété de valeur égale, ce qui signifie que s’il y a cent titres de propriété, celui qui en achète cinq possède davantage l’entreprise que celui qui en achète trois. Ces morceaux s’appellent des actions. Le prix de vente de chaque action est un point d’équilibre entre l’argent que l’entreprise veut obtenir au total et l’argent que les acheteurs en bourse sont prêts à payer. Le propriétaire d’une action touche des dividendes, c’est-à-dire une partie des bénéfices de l’entreprise, à chaque fois que cette dernière décide de distribuer des dividendes aux actionnaires. Pour l’anecdote, notez que ce genre de décision est prise par... un vote des actionnaires eux-mêmes.

Ceci dit, notez bien que les entreprises qui génèrent suffisamment de bénéfices pour avoir le droit d’entrer en bourse ne représentent pas du tout l’essentiel de notre activité économique. Souvenez-vous : l’espèce humaine fait de son mieux dans son environnement pour produire ce dont elle a besoin, le cas échéant après l’avoir inventé, et pour se partager cette production ; cet ensemble d’efforts constitue l’activité économique. Or si on considère le nombre de personnes employées, l’essentiel de cette activité, et de très loin, est exercé par des entreprises de petite taille, voire de très petite taille.

En revanche, par définition, les entreprises qui génèrent suffisamment de bénéfices pour avoir le droit d’entrer en bourse en génèrent précisément beaucoup plus que les autres entreprises. Or là aussi, souvenez-vous : les marchés financiers servent à financer l’activité économique.

Les marchés financiers financent donc en priorité des entreprises qui représentent comparativement beaucoup de bénéfices mais peu de personnes employées.

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4. Qui se cache derrière la retraitée de Floride ?

Vous entendez souvent parler des fonds-de-pensions-qui-rachètent-nos-entreprises. Derrière cette expression un peu fourre-tout se cachent des acteurs très différents les uns des autres. Ils ont tous en commun de manœuvrer des masses immenses d’argent. On distinguera ici les fonds de pensions, les fonds d’investissement et les fonds souverains.

Les fonds de pensions sont des organismes d’épargne collective. Tous les mois, des particuliers leur versent une certaine somme d’argent. En contrepartie, ils leur garantissent un versement mensuel d’un certain montant lorsqu’arrive la retraite. Par exemple, les enseignants californiens ont leur propre fonds de pensions, Calpers. Ce type de fonds existe dans certains pays, par exemple les États-Unis, pour compenser le fait qu’il n’y existe pas de système de retraites par répartition, comme en France. Dans l’imaginaire collectif, ces fonds aux moyens considérables rachètent une par une nos grandes entreprises, avec pour image d’Épinal la-retraitée-de-Floride-bientôt-propriétaire-de-Danone.

En réalité, ces fonds ne rachètent pas nos entreprises. Ce qu’ils font, c’est confier une certaine somme d’argent à des fonds d’investissement et exiger de toucher en échange, tous les mois, une certaine somme d’argent exprimée en pourcentage de la somme initiale. Avec cette somme mensuelle, les fonds de pensions doivent tout à la fois payer les retraites de leurs clients quand ils y ont droit, confier encore plus d’argent à des fonds d’investissement pour gagner encore plus d’argent, et en garder une partie pour rémunérer leurs actionnaires. N’oubliez pas en effet qu’un fonds de pensions est une entreprise de grande taille, qui a donc des actionnaires, à qui elle doit donc distribuer des dividendes.

Les fonds d’investissement, quant à eux, sont des organismes de placement. Comme cette expression l’indique, ils servent à placer de l’argent. Ils le placent en faisant des achats sur les marchés financiers. Ils achètent des actions, c’est-à-dire des morceaux de propriété d’entreprises, des obligations, c’est-à-dire des dettes d’entreprises, mais ils achètent aussi et surtout des produits dérivés (voir chapitre 7 : leurs deux méthodes de prédilection sont l’effet-levier (voir chapitre 5) et la vente à découvert (voir chapitre 6).  

Le plus souvent, ces fonds d’investissement appartiennent à des banques. Quant à l’argent qu’ils placent, les clients qui les leur confient sont soit des banques, soit des fonds de pensions, soit d’autres investisseurs de grande taille, comme par exemple les compagnies d’assurance. Ces clients leur confient cet argent contre la garantie de toucher en échange, tous les mois, une certaine somme d’argent exprimée en pourcentage de la somme initiale.

Avec les achats qu’ils font sur les marchés financiers grâce à cet argent, les fonds d’investissement doivent tout à la fois payer cette somme mensuelle à leurs clients, placer encore plus d’argent sur les marchés financiers pour gagner plus d’argent, et en garder une partie pour distribuer des dividendes à leurs actionnaires, c’est-à-dire le plus souvent à une ou plusieurs banques.

Remarquez qu’à partir de cette répartition des rôles, vous pouvez vous retrouver dans une situation absurde. Prenons un exemple simple de circulation d’argent qui partirait de votre poche. Vous confiez cet argent à votre banque, qui vous garantit une somme qu’elle vous versera chaque mois, exprimée en pourcentage de votre dépôt initial. Afin de vous payer cette somme mensuelle, de gagner assez d’argent pour en faire profiter ses actionnaires, et d’avoir davantage d’argent à utiliser, votre banque confie cet argent à un fonds d’investissement. A son tour, ce fonds garantit à votre banque une somme qu’il lui versera chaque mois, exprimée en pourcentage de la somme initiale. Afin de payer cette somme mensuelle à la banque, de gagner assez d’argent pour en faire profiter ses actionnaires, et d’avoir davantage d’argent à utiliser, ce fonds achète sur les marchés financiers des actions d’une grande entreprise dont vous êtes salarié. Devenu un actionnaire important de cette société, et contraint d’amasser de l’argent pour faire face à ses contraintes, ce fonds exige de cette grande entreprise qu’elle lui verse régulièrement un sixième de ce que lui a coûté chaque action. Pour pouvoir payer, l’entreprise réduit ses coûts, notamment en effectuant un plan social qui inclut votre poste. Vous perdez votre emploi. Vous pouvez aussi imaginer une variante où c’est votre voisin de palier qui a confié de l’argent à sa banque et où c’est vous qui perdez votre emploi.

Restent les fonds souverains telle la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui sont un cas très particulier de fonds d’investissement. L’argent qu’ils placent est l’argent d’un État. Ils peuvent ne placer cet argent que pour en faire gagner à cet État, auquel cas ils fonctionnent globalement comme un fonds d’investissement. Un État peut aussi vouloir utiliser un fonds souverain pour placer de l’argent dans des produits financiers, mais ne pas vouloir prendre de risques. Dans ce cas, le fonds souverain n’achètera que des produits financiers très sûrs, ou considérés comme tels sur les marchés.

Prenons l’exemple de la Chine.

Les Chinois consomment nettement plus de produits venant d’entreprises installés en Chine que de produits venant d’entreprises installées à l’étranger. Or les entreprises installées en Chine paient des taxes et placent de l’argent dans des banques notamment chinoises. Par ailleurs nombre de ces entreprises et de ces banques sont partiellement voire totalement la propriété de l’État, ce qui dirige vers lui tout ou partie de leurs bénéfices. Ces masses d’argent dirigées vers l’État atteignent un niveau tel que ce dernier a plus d’argent que ce qu’il prévoit de dépenser. Une partie de cet argent est alors placée en achetant des obligations d’État américaines, c’est-à-dire des reconnaissances de dettes des États-Unis.

Un État peut enfin vouloir intervenir sur les marchés financiers pour des raisons politiques et non pas financières. Dans ce cas, les produits financiers achetés par ce fonds souverain seront choisis en fonction des objectifs politiques de cet État. Par exemple, la plupart des pays d’Europe dépendant de la Russie pour se fournir en gaz, la Russie peut souhaiter acheter des actions de sociétés européennes productrices de gaz pour aggraver cette dépendance.

Terminons sur un ordre de grandeur.

A l’heure actuelle, les grands fonds, au premier rang desquels les fonds de pensions par l’intermédiaire des fonds d’investissement, détiennent plus de la moitié des actions des entreprises cotées en bourse sur la planète. Autant dire qu’additionnés, ce sont eux qui décident du sens du vent sur les marchés financiers. Vous étiez probablement déjà au courant que ce sont ces fonds qui mettent les grandes entreprises sous pression en exigeant régulièrement d’elles d’importantes sommes d’argent. Peut-être ignoriez-vous que derrière ces fonds se trouvent leurs clients, et les clients de ces clients, mais surtout, en bout de chaîne, un retraité américain, un cadre français anonyme... bref, vous et moi.

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5. Donnez-moi un point d’appui et
 je soulèverai le monde

C’est à Archimède que l’on doit, entre autres, l’invention du levier. Bien des siècles plus tard, les fonds d’investissement en appliquent le principe sur les marchés financiers grâce à une technique appelée le leverage buy out, ou LBO, littéralement l’achat avec  l’effet-levier . On attribue au même Archimède, concernant le levier, la phrase suivante : « donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde. » Bien des siècles plus tard, les fonds d’investissement soulèvent le monde économique avec pour point d’appui le monde financier.

A la manière d’un levier qui permettrait de soulever une pierre avec le même effort que pour soulever sans levier une pomme, l’achat avec effet-levier permet à un fonds d’investissement de prendre le contrôle d’une entreprise de grande taille avec le même effort financier que pour l’achat sans effet-levier d’une petite entreprise.

Imaginez une entreprise cotée en bourse dont la propriété est morcelée en cent actions. Imaginez ensuite que chacune de ces actions coûte un euro ou un dollar. Imaginez enfin qu’un fonds d’investissement ait besoin de détenir trente actions pour exercer sur cette entreprise le contrôle qu’il estime suffisant. Le fonds aura donc besoin de trente euros ou dollar pour atteindre son objectif. Concrètement, il va utiliser son propre argent pour acheter trois actions, ce qui lui coûtera trois $ ou euros, et empruntera les vingt-sept restants à des banques. L’effet-levier est donc de un pour dix, puisque pour chaque action achetée avec son propre argent le fonds d’investissement en contrôle dix fois plus.

Souvenez-vous de la montagne de dettes.

En multipliant les achats par effet-levier, les fonds d’investissement y apportent leur contribution. Par ailleurs, comme vis-à-vis de tout autre emprunteur, les banques sollicitées pour bâtir le levier ont répondu présent, mais en contrepartie d’un supplément aux mensualités de remboursement, supplément une fois encore exprimé en pourcentage de la somme initialement prêtée. En outre, toujours comme vis-à-vis de tout autre emprunteur, les banques ont évalué l’ampleur du prêt en fonction de ce que le fonds possède déjà, et qu’elles pourront saisir en cas de problème. Or ce qu’il possède déjà, il l’a presque toujours acquis grâce à des achats avec effet-levier... Il ne le possède donc que grâce à une petite part d’argent qui lui appartient et à une grande part d’autres dettes.

Reprenons l’exemple de notre entreprise à cent euros/dollar. Pour acheter trente actions à un euro/dollar chacune, le fonds d’investissement a payé trois euros lui-même et vingt-sept euros empruntés à des banques. Les trois euros qu’il a payés lui-même viennent bien entendu de ses clients, qui les lui ont confiés en contrepartie de la garantie d’un bénéfice mensuel. En tant qu’actionnaire, il doit donc à présent se faire verser suffisamment de dividendes par l’entreprise qu’il a achetée pour pouvoir, tous les mois, rembourser les intérêts sur les vingt-sept euros/dollar qu’il doit aux banques, verser à ses clients les bénéfices sur les trois euros qu’il a payés lui-même, avoir de l’argent disponible pour être réinvesti, et verser des dividendes à ses propres actionnaires. Il va donc avoir beaucoup de mal à demander autre chose que des dividendes élevés à l’entreprise dont il a acheté des actions.

En bout de course, typiquement au bout de quatre ou cinq ans, le fonds revendra ses actions sur les marchés financiers et remboursera ainsi aux banques sa dette en elle-même. Le fonds aura réalisé une bonne opération si la valeur des actions a monté entretemps, une mauvaise dans le cas contraire. Afin d’éviter de prendre des risques trop importants, il va donc varier au maximum le profil des entreprises dont il achète des actions : c’est l’adage « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. » C’est ce qui explique que les activités des fonds d’investissement touchent des domaines manifestement sans aucun rapport les uns avec les autres : les produits laitiers et l’industrie d’armement, l’immobilier et les matières premières, etc.

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6. Vendre ce qu’on ne possède pas

On distingue sur les marchés financiers la gestion traditionnelle et la gestion alternative. Vous pratiquez la gestion traditionnelle si vous avez tendance à acheter les produits financiers quand leur valeur monte et à les vendre quand leur valeur baisse ; vous pratiquez la gestion alternative si vous suivez toute logique différente. Parmi les techniques de la gestion alternative, la plus répandue dans des proportions écrasantes est la vente à découvert.

Il ne vous viendrait sans doute pas à l’idée d’annoncer à votre voisin que vous lui achèterez sa voiture la semaine prochaine, puis de vendre cette voiture à quelqu’un d’autre au prix fort sans l’avoir achetée, avant de l’acheter au rabais à ce voisin alors que vous l’avez donc déjà vendue depuis plusieurs jours. C’est pourtant ce que certains fonds d’investissement font quotidiennement. C’est cette technique qu’on appelle la vente à découvert.

Imaginez à nouveau une entreprise cotée en bourse dont la propriété est morcelée en cent actions. Imaginez ensuite que chaque action vaille deux euros le lundi. Imaginez enfin qu’un fonds d’investissement qui pratique la vente à découvert ait la certitude que chaque action vaudra un euro vendredi. Dès le lundi, ce fonds va vendre dix actions de cette entreprise alors qu’il n’en possède aucune. Il va également annoncer que vendredi, il règlera a posteriori l’achat de ces actions quelle que soit leur valeur à cette date. Arrive le vendredi. Si le prix de l’action a baissé, le pari du fonds d’investissement est gagnant ; si à l’inverse ce prix a dépassé les deux euros/dollars, le fonds essuiera une perte.

Les fonds d’investissement qui pratiquent la vente à découvert, souvent appelés fonds de pensions par confusion, sont régulièrement accusés de provoquer la déroute de sociétés cotées en bourse. L’accusation porte sur deux aspects. D’une part, lorsqu’un fonds d’investissement se lance dans la vente à découvert des actions d’une entreprise cotée, il annonce à la face du monde financier qu’à son avis la valeur de ces actions va bientôt baisser. Si ce fonds jouit d’une réputation de fiabilité dans ses pronostics, des détenteurs d’actions de cette entreprise vont immédiatement suivre le mouvement, ce qui va du coup faire baisser leur valeur. D’autre part, nous avons vu que les grands fonds détiennent plus de la moitié des actions des entreprises cotées en bourse sur la planète. A la manière d’un géant parmi les nains, un grand fonds qui pratique la vente à découvert peut donc à lui seul faire baisser la valeur des actions d’une entreprise s’il y consacre une partie de sa colossale force de frappe. Dans les deux cas, le fonds aura provoqué lui-même la baisse de valeur qu’il avait prophétisée.

A l’inverse, les rares défenseurs des fonds d’investissement pratiquant la vente à découvert soulignent que ces derniers ne choisissent pas leurs cibles au hasard. Ces fonds estiment qu’il existe des raisons objectives pour que la valeur des actions d’une entreprise cotée en bourse baisse très prochainement : par exemple, sa politique d’achat d’autres entreprises est trop risquée par rapport au niveau déjà atteint par ses dettes. Dans cette logique, s’ils provoquent donc la baisse par leur pari public sur cette évolution, ils ne font qu’accélérer un phénomène inéluctable et gagner de l’argent grâce à leur aptitude à déceler avant les autres les entreprises défaillantes de demain.

Le débat ressemble à celui de l’œuf et de la poule. Comme pour la plupart des débats dans lesquels deux hypothèses ont survécu après des années d’âpres discussions, il est probable que la vérité se situe quelque part entre les deux.

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Monnaie - Euros - Europe

7. La dérivée de la dérivée

Monnaie - Dollars - Canada

Il est nécessaire de faire une rapide parenthèse sur les produits dérivés. Jusqu’à présent, nous avons vu que les marchés financiers permettent d’acheter, vendre et racheter des actions, donc des titres de propriété d’entreprises cotées en bourse, et des obligations, c’est-à-dire des reconnaissances de dettes. Cependant, actions et obligations ne sont pas seules sur les marchés financiers. En réalité, ces derniers sont composés des marchés boursiers, des marchés des changes et des produits dérivés.

C’est sur les marchés boursiers que les actions et les obligations sont achetées, vendues et revendues. L’argent dépensé par ce biais irrigue notre activité économique comme l’eau irrigue un champ cultivé.

C’est sur le marché des changes qu’on peut acheter, vendre et revendre des devises, autrement dit des monnaies. Imaginez que le dollar vaille un euro et que vous ayez une somme importante d’euros. Imaginez également que vous soyez convaincu que le dollar vaudra deux euros demain. Vous achetez donc avec vos euros une somme importante de dollars. Le lendemain, votre prévision se réalise : le dollar vaut désormais deux euros. 

Les produits dérivés sont pour leur part, comme leur nom l’indique, des produits financiers dérivés d’autres produits financiers. Plus précisément, ils peuvent aussi bien s’appuyer sur des actions que sur des obligations, des devises, ou d’ailleurs sur tout autre produit financier. Par exemple, un produit dérivé peut être un pari sur le fait que la valeur de l’action d’une certaine entreprise va doubler d’ici la semaine prochaine : celui qui achète ce produit dérivé pense que le pari est juste ; celui qui le vend pense que le pari est perdant.

A l’origine, les produits dérivés permettaient aux entreprises qui les achetaient de se couvrir d’un risque : par exemple, en achetant aujourd’hui des droits d’acheter tous les mois une matière première au même prix, ce qui permet d’être à l’abri si ce prix connaît des hausses ou des baisses brutales en cours d’année. Dans ce cas, le produit dérivé est ce droit d’acheter, et il s’appuie sur le cours de cette matière première. Les produits dérivés ont cependant cessé depuis les années 80 de remplir ce rôle de couverture des risques. Ils sont maintenant principalement utilisés comme source de profit financier en eux-mêmes.

Terminons une nouvelle fois sur un ordre de grandeur.

Un an avant la crise, pour un dollar de production mondiale de biens et de services, un dollar était présent sur les marchés boursiers et vingt sur les produits dérivés. En d’autres termes, des instruments détournés de leur utilité économique initiale représentent l’écrasante majorité des activités financières.

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8. La croissance est une ivresse, la crise est sa gueule de bois

Spéculer, au sens large, c’est faire un ensemble d’hypothèses sur les conséquences de ce qui se passe aujourd’hui et en déduire une prédiction sur ce qui arrivera demain.

Au sens strict de la spéculation financière, spéculer est exactement la même chose, hormis que vous pariez de l’argent sur votre prédiction en achetant des produits sur les marchés financiers.

 

Par exemple, si vous êtes un fonds d’investissement qui vend à découvert des dollars à deux euros chacun, et si vous annoncez que vous les achèterez après coup à un euro dans une semaine, vous spéculez à la baisse sur le dollar. L’idée de pari est tellement ancrée sur les marchés financiers qu’en fait, on dira que vous jouez le dollar à la baisse.

Souvenez-vous : la finance, donc les marchés financiers, servent comme leur nom l’indique à financer l’activité économique. En revanche, ceux qui achètent et vendent des produits sur ces marchés, eux, ne sont pas là pour financer l’activité économique. Ils sont là pour gagner de l’argent. Pour ce faire, à part dans le cas de la vente à découvert, ils doivent revendre chaque achat plus cher qu’ils ne l’ont payé. De fait ils vont spéculer sur ce que deviendra la valeur du produit qu’ils achètent ou qu’ils vendent, c’est-à-dire prendre des paris.

Tout bon restaurateur place près de l’entrée les premiers clients de la soirée, parce que cela donne l’illusion que le restaurant est plein. Or vous avouerez que quand vous hésitez sur le restaurant où vous allez dîner, vous irez toujours plus facilement dans le restaurant qui semble bondé que dans le restaurant qui semble vide. En d’autres termes, la foule attire la foule. Lorsqu’ils prennent leurs paris, ceux qui achètent et vendent des produits sur les marchés financiers s’influencent les uns les autres de façon comparable. Plus un produit financier est pris d’assaut, plus il sera pris d’assaut : la foule attire la foule. Le processus dépend aussi de la taille des acteurs. Si un investisseur de catégorie poids-lourd, par exemple un grand fonds d’investissement, achète en quantité les actions d’entreprises qui vendent du cuivre, il peut provoquer le mouvement d’une foule d’acheteurs de plus petite taille qui vont l’imiter.

Beaucoup de choses peuvent être à l’origine de ce type de comportement mais il faut souligner que le plus souvent, les premiers à lancer la mode ont objectivement de bonnes raisons d’entrer dans ce « restaurant » plutôt que dans un autre. Prenons l’exemple d’Internet, ou plus largement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), ce qui veut dire à peu près la même chose. Dans la seconde moitié des années 90, ce qui n’était jusque là qu’une technologie pour initiés commence à s’installer dans les foyers et les entreprises. Les tout premiers à acheter des actions et des obligations d’entreprises pionnières sur le marché des NTIC font une excellente affaire. Comme ils s’y sont pris à un moment où elles sortaient à peine de leur cocon, l’écart entre ce que leur ont coûté ces actions et obligations et ce qu’elles valent au bout d’un an à peine est extrêmement élevé.

Certains de ces tout premiers acheteurs gardent ces produits financiers : ils parient que leur valeur va continuer à monter. D’autres sont satisfaits de leur opération et, à la manière d’un joueur de casino qui ne veut pas prendre le risque de voir sa chance tourner, ils s’arrêtent : ils vendent. Ils sont alors remplacés par de nouveaux acheteurs qui ne font pas une excellente affaire mais en font quand même une très bonne : l’écart entre ce que leur ont coûté ces actions et obligations et ce qu’elles valent au bout d’un an à peine est encore très élevé.

Rappelez-vous que le prix d’un produit financier est le point d’équilibre entre ce que son vendeur en veut et ce que son acheteur est prêt à payer. Par ailleurs, tant que le prix d’un produit financier monte, il y aura toujours des acheteurs prêts à l’acquérir parce qu’ils estiment que le prix va continuer à monter : ils font le pari qu’ils n’auront donc qu’à le revendre un peu plus tard, ce qui est leur façon de gagner de l’argent. En d’autres termes, non seulement le prix d’un produit financier continue à monter parce que la communauté des acheteurs en bourse pense qu’il va continuer à monter, mais en plus, il continue à monter aussi longtemps qu’ils pensent qu’il ne va pas cesser de monter. C’est le résultat de leur pari, le produit de leur spéculation.

Ce phénomène n’est cependant pas déconnecté de l’activité économique. Au contraire, il l’irrigue. Reprenons notre exemple d’Internet. La valeur d’une entreprise cotée en bourse est la valeur de ses actions. Au fur et à mesure que des actions d’entreprises pionnières sur le marché des NTIC sont achetées, vendues, revendues et revendues encore sur les marchés financiers, le montant que valent ces entreprises augmente. Si elles se présentent devant une banque pour emprunter de quoi se développer, croître, la banque va donc être encline à leur prêter de plus en plus d’argent. Ces entreprises vont donc être en mesure de se développer et, par conséquent, d’accélérer le développement d’Internet dans l’activité économique.

Ne vous y trompez pas : si Internet s’est développé aussi vite, c’est donc à la spéculation sur les marchés financiers, et pas à autre chose, que vous le devez.

Nous en arrivons à présent aux moutons de Panurge.

Nous les devons à l’écrivain Rabelais qui, à travers eux, a décrit un comportement très humain que nous avons tous eu plus ou moins souvent : suivre le groupe où qu’il aille, sans réfléchir, alors que prendre du recul sur le groupe nous aurait peut-être fait choisir un meilleur chemin. En l’occurrence, parce que les moutons de Panurge se suivent les uns les autres, ils se jettent tous à la mer sans qu’un seul ait l’idée de changer de direction à temps. Les moutons de Panurge sont ici ceux qui achètent et vendent des produits sur les marchés financiers. Continuons avec l’exemple d’Internet. Les actions, les obligations, sont revendues chaque fois plus cher à l’acheteur suivant, qui en est parfaitement satisfait puisque lui-même vend plus cher à l’acheteur qui le suit. La chaîne ne s’interrompt pas parce que le prix continue de monter, et le prix continue de monter parce que la chaîne ne s’interrompt pas.

Notez que lorsque cette ascension s’arrête brutalement, on l’appelle après coup une bulle spéculative, en l’occurrence la bulle Internet. L’argument utilisé est que les prix atteints sont complètement déconnectés de l’activité économique, d’où d’ailleurs le terme « bulle », comme une bulle de savon quasiment en apesanteur. Cependant cet argument ne correspond pas à une réalité : pour cela, il faudrait qu’il existe un juste prix sur lequel les marchés financiers font la faute de ne pas s’aligner. Or dans la pratique, ce juste prix théorique est mesuré par les analystes financiers, qui font une estimation, en changent régulièrement, et ont des estimations différentes d’un analyste à l’autre : s’ils finissent généralement par aboutir à un consensus, celui-ci reste une estimation. Le seul prix très exactement mesurable est donc, une fois de plus, le point d’équilibre entre ce que son vendeur en veut et ce que son acheteur est prêt à payer. L’ascension ne s’arrête donc pas parce qu’elle est allée trop haut. Elle s’arrête parce que la communauté des acheteurs, éventuellement sur les conseils d’analystes financiers, a décidé qu’elle ne pouvait pas aller plus haut, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Le coup d’arrêt à l’ascension est donc brutal. Il est souvent produit par la vente à découvert pratiquée par un ou plusieurs fonds d’investissement qui estiment que le vent va tourner. Savoir si le mouvement de ces derniers prédit une chute inéluctable ou s’il la provoque est un débat que nous avons déjà abordé : il prédit une chute inéluctable et il la provoque, ce qui n’est pas une combinaison impossible. La pente de l’effondrement est alors au moins aussi forte, sinon davantage, que celle de l’ascension initiale : les produits financiers que les acheteurs acquerraient encore et encore leur brûlent à présent les doigts. Le perdant sera celui qui vendra trop tard, ou plutôt se réveillera trop tard pour pouvoir vendre. Il ne pourra que subir des pertes en vendant beaucoup plus bas que le prix qu’il a payé. Il s’adressera alors à l’équivalent boursier des charognards, les fonds d’investissement spécialisés dans la détresse (c’est ainsi qu’ils sont appelés).

Les années 90 se sont terminées sur l’effondrement des prix des produits financiers liés au marché des NTIC, autrement dit sur l’éclatement de la bulle Internet. Les actions de nombreuses entreprises ont perdu l’essentiel de leur valeur en un temps record. Or nous avons vu que c’est la valeur des actions d’une entreprise cotée en bourse qui détermine à quel point sa banque est prête à lui prêter de l’argent. Que ce cours s’effondre et la banque cessera de prêter, ce qui poussera l’entreprise à ne plus pouvoir payer ses factures, donc à faire faillite.

De fait les faillites de ces entreprises se sont multipliées. Ce faisant, elles ont laissé des employés sur le carreau et des dettes impayées à leurs banques. Les employés en question, devenus chômeurs, ont dû réduire leur train de vie et certains ont laissé des dettes impayées à d’autres banques. Les banques victimes de dettes impayées d’entreprises et de particuliers ont dû, pour rentrer dans leurs frais, limiter leurs prêts vers d’autres entreprises et d’autres particuliers, qui ont donc été à leur tour en difficulté, entraînant d’autres dettes impayées, ce qui a à nouveau mis en difficulté des banques, et ainsi de suite. De contagion en contagion, l’ivresse de la croissance d’Internet est devenue la gueule de bois d’une crise, celle de l’éclatement de la bulle.

Là encore, ne vous y trompez pas : on peut difficilement reprocher la gueule de bois provoquée par la spéculation sur les marchés financiers, après avoir profité de l’ivresse provoquée par cette même spéculation. C’est être mauvais coucheur.

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9. Quand les particuliers s’endettent pour spéculer

Nous avons vu qu’il vous est possible d’emprunter de l’argent, par exemple à des proches mais plus généralement à une banque, pour acheter tout de suite ce qui ne serait dans vos moyens qu’au bout de plusieurs décennies d’épargne. C’est de cette façon que vous, moi, l’écrasante majorité des gens qui veulent devenir propriétaires de leur logement, s’y prennent pour essayer de le devenir. Le logement que vous achetez, où il se trouve, l’état dans lequel il est, dépendent de ce que vous avez été capable d’emprunter à la banque.

Souvenez-vous : grâce au prêt immobilier, vous devenez immédiatement propriétaire d’un appartement, voire d’une maison, en échange de vingt, vingt-cinq, trente ans de dettes que vous paierez chaque mois à la banque. Le montant des mensualités du prêt et le montant des intérêts à payer en plus de ces mensualités dépendent essentiellement de l’écart entre d’un côté, ce que vous gagnez et possédez déjà, et de l’autre, le coût de ce que vous voulez acheter. Plus cet écart est faible, plus la banque sera prête à vous prêter de l’argent et à vous faire payer des intérêts faibles. Plus cet écart est fort, moins la banque sera prête à vous prêter de l’argent et plus, si elle vous en prête, les intérêts seront élevés.

Pendant ce temps, les prix des logements ne sont pas figés. Comme pour les produits sur les marchés financiers, ces prix sont un point d’équilibre trouvé, pour chaque logement, entre la somme d’argent que le vendeur en attend et ce que l’acheteur est prêt à payer. Logiquement, plus il y a d’acheteurs de logements, plus ces prix vont monter.

Un bien immobilier peut être acheté par un particulier pour y habiter. Il peut être acheté par une entreprise pour y installer son siège, un de ses points de vente, un entrepôt. Cependant les particuliers et les entreprises qui achètent des biens immobiliers ne le font pas tous pour s’en servir. Ils peuvent aussi le faire pour spéculer.

Souvenez-vous : spéculer, au sens large, c’est faire un ensemble d’hypothèses sur les conséquences de ce qui se passe aujourd’hui et en déduire une prédiction sur ce qui arrivera demain. Au sens strict de la spéculation immobilière, cette prédiction s’accompagne du fait de parier de l’argent sur votre prédiction en achetant des biens immobiliers. Par exemple, si vous êtes un fonds d’investissement qui achète un immeuble dans le centre-ville de Paris, New-York ou Montréal et que vous prévoyez de le revendre dans cinq ans, vous spéculez à la hausse sur le marché de l’immobilier dans le centre-ville de cette ville.

Qu’un fonds ou plus généralement une entreprise puisse faire de la spéculation immobilière ne vous surprendra probablement pas. En revanche, vous serez peut-être surpris à l’idée que des particuliers puissent en faire également. Par exemple, une pratique jusqu’alors inimaginable s’est répandue ces dernières années dans la population des cadres français jusqu’avant la crise : elle consistait à s’endetter pour acheter un bien immobilier, à le mettre en location à un prix qui paye les mensualités du prêt et les intérêts, et à louer un logement de moins bonne qualité pour y vivre. C’est un double pari. En tant que propriétaires, leur calcul est bon tant que l’état de l’offre et de la demande de location leur permet, grâce au loyer qu’ils touchent, de payer les mensualités du prêt et ses intérêts. En tant que locataires, leur calcul est bon tant que ce même état de l’offre et de la demande de location leur permet d’honorer le loyer qu’ils paient.

Rappelez-vous du mécanisme de la bulle spéculative financière : il s’applique à la spéculation immobilière. Une première vague d’acheteurs multiplie les acquisitions de biens immobiliers. L’augmentation du nombre d’acheteurs contribue à augmenter le prix d’acquisition. Les prix augmentant, de nouveaux spéculateurs se manifestent pour acheter un bien immobilier. Ils estiment que le prix va continuer à monter et qu’ils n’auront donc qu’à le revendre un peu plus tard, ce qui est leur façon de gagner de l’argent. De fait les biens immobiliers, de revente en revente, sont revendus chaque fois plus cher à l’acheteur suivant, qui en est parfaitement satisfait puisque lui-même vend plus cher à l’acheteur qui le suit. Comme pour la spéculation financière, la chaîne ne s’interrompt pas parce que le prix continue de monter, et le prix continue de monter parce que la chaîne ne s’interrompt pas.

Nous avons vu que la spéculation financière dépend essentiellement des mouvements d’achat et de vente des grands fonds, tout particulièrement des fonds d’investissement. A l’inverse, la spéculation immobilière dépend essentiellement des mouvements d’achat et de vente qu’effectuent des particuliers.

Si la spéculation financière finit donc logiquement par buter sur un coup d’arrêt qui vient des grands fonds, la spéculation immobilière finit tout aussi logiquement par buter sur un coup d’arrêt qui vient des particuliers. Une fois que les prix des biens immobiliers ont atteint des niveaux auxquels les particuliers ne peuvent plus suivre même en s’endettant lourdement, les ventes de biens immobiliers commencent à être de moins en moins nombreuses : de la même manière qu’on parle de bulle spéculative financière, l’événement est baptisé après coup « éclatement de la bulle immobilière. » 

Deux questions appellent cependant une réponse : qu’est-ce qui provoque la première vague d’achats qui amorce la bulle immobilière, et qu’est-ce qui amène les particuliers à arrêter d’acheter et donc à faire éclater la bulle ? L’une comme l’autre peuvent avoir de nombreuses réponses, mais chacune peut appeler une réponse qui est le cas se produisant le plus souvent.

Prenons la première question. Ce qui provoque la première vague d’achats amorçant la bulle immobilière, c’est généralement la nécessité de s’abriter d’une crise boursière. L’idée est d’investir l’argent sauvé du naufrage sur des placements plus sûrs, moins instables : les placements immobiliers. Rappelez-vous de l’éclatement de la bulle Internet dans la seconde moitié des années 90 : où est allé l’argent que les fonds d’investissement ont pu sauver du naufrage ? Il est justement passé de la tempête de la spéculation financière à l’île plus paisible de la spéculation immobilière. De fait le marché immobilier a la réputation d’être un abri en temps de crise, notamment quand vous achetez des produits dérivés de dettes de particuliers qui ont contracté des prêts immobiliers (voir chapitre 11) : le risque dépend en effet de la solidité des particuliers qui ont contracté ces prêts, solidité qui a dû être évaluée avant que ces prêts leur soient accordés.

En d’autres termes, c’est l’éclatement de la bulle financière Internet des années 90 qui a accouché de la bulle immobilière des années 2000.

Prenons la seconde question. Qu’est-ce qui amène les particuliers à arrêter d’acheter et donc à faire éclater la bulle ? Nous avons déjà vu que c’est le fait qu’à force de ventes et de reventes les prix des biens immobiliers leur soient devenus hors de portée même après endettement. Cela peut aussi s’expliquer par le fait que si la montée des prix n’a pas encore atteint ce stade, en revanche les revenus des particuliers ont baissé, ce qui revient au même. Ils peuvent également tout simplement être trop nombreux, parmi ceux qui peuvent s’endetter sans risques excessifs, à avoir déjà contracté des prêts immobiliers jusqu’à l’extrême limite de leur capacité d’endettement.

Aux États-Unis, des organismes de prêt ont même franchi cette extrême limite. Ils ont proposé des prêts immobiliers à des particuliers relativement pauvres qui, à la moindre grave difficulté économique, présentaient un risque très élevé de ne plus pouvoir honorer leurs dettes. Ces prêts s’appellent des subprime (voir chapitre 10).  

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10. L’oeuf pourri dans le panier d’oeufs frais

Nous sommes aux États-Unis. Les particuliers qui ont les moyens de s’endetter raisonnablement ont déjà été largement sollicités pour alimenter la spéculation immobilière grâce à leurs achats, ventes et reventes de biens immobiliers. Les organismes de prêt décident alors de continuer à développer leurs activités en se tournant vers ceux qu’ils n’ont pas encore sollicités, et pour cause : les particuliers pauvres.

A l’époque, les prix des biens immobiliers continuent encore à monter. L’idée que ces organismes de prêt vendent à ces particuliers pauvres est la suivante : ils vont s’endetter pour acheter un bien immobilier qui en temps normal serait au-dessus de leurs moyens même après endettement, donc parier sur la hausse de sa valeur. Comme son prix va continuer à monter, ils seront en mesure de se ré-endetter en contrepartie de cette augmentation de valeur afin de payer leurs dettes. Au bout du compte, ils auront ainsi réussi à devenir propriétaires d’un bien immobilier qui était normalement hors de leur portée.

Notez bien qu’on distingue, parmi les prêts immobiliers, ceux dont les taux d’intérêt sont fixes et ceux dont les taux d’intérêt sont variables. Lorsque le taux d’intérêt est fixe, l’emprunteur doit rembourser chaque mois, en plus de la mensualité du prêt, une somme exprimée en pourcentage : ce pourcentage est lié au taux d’intérêt pratiqué sur le marché au moment de contracter le prêt et il ne bougera pas. En revanche, lorsque le taux d’intérêt est variable, ce même pourcentage est lié au taux d’intérêt pratiqué sur le marché et il bougera aussi souvent que bougera ce taux.

Lorsque le taux du prêt est fixe, l’emprunteur est à l’abri du risque que le taux pratiqué sur le marché grimpe en flèche au fil du temps. La banque, en revanche, prend le risque de perdre de l’argent par rapport à ce que l’emprunteur aurait dû lui payer avec un prêt à taux variable. C’est pour cette raison que votre banque vous prêtera toujours plus d’argent si vous choisissez un taux variable : parce que le risque passe chez vous au lieu de rester chez elle.

Dans le cas spécifique des particuliers pauvres, ces derniers ne sont guère en position de négocier. S’ils veulent devenir propriétaires et tenter de rejoindre la vague de spéculation immobilière en cours, ils doivent forcément accepter le taux d’intérêt variable que leur proposent les organismes de prêt. Par ailleurs, ils n’ont pas les moyens de commencer immédiatement à rembourser l’emprunt : les organismes de prêt leur donnent donc un délai d’une poignée d’années sans remboursement. 

Ces subprime ont permis à des particuliers pauvres de devenir propriétaires alors qu’aux conditions normales ils ne l’auraient jamais pu. Cependant les organismes de prêt ne les ont pas faits bénéficier de cette opportunité par altruisme : ils l’ont fait moyennant rétribution et pour continuer à développer leur activité, alors que le rythme des achats, ventes et reventes de biens immobiliers commençaient à ralentir.

A y regarder de plus près, les organismes de prêt prennent un risque très élevé en ayant ces particuliers pauvres comme clients. C’est une excellente opération si les prix des biens immobiliers continuent à monter : cela permettra à ces particuliers de rembourser l’emprunt initial grâce à un nouvel emprunt fondé sur la hausse de la valeur du bien immobilier, ce qui permettra à ces organismes de faire un bénéfice et de continuer à développer leur activité. Cependant il suffit que les prix des biens immobiliers se mettent à baisser pour que la chaîne soit rompue. Les organismes de prêt vont donc décider de couvrir leurs arrières.

Souvenez-vous de la comparaison entre les marchés financiers et n’importe quel marché aux fruits et légumes. Dans les deux cas, le marché n’est là que pour permettre à une offre et à une demande de se rencontrer et de se mettre d’accord sur un prix. Restons maintenant sur le marché aux fruits et légumes. Imaginez qu’un vendeur ne sache pas comment se débarrasser d’un œuf pourri qui empeste son étalage, mais qu’il se refuse à essuyer une perte en décidant de le jeter. Il utilisera alors une astuce vieille comme le monde : il cachera l’œuf pourri dans un panier de magnifiques œufs frais et vendra le tout au prix d’œufs de bonne qualité.

C’est de cette façon qu’aux États-Unis, les organismes de prêt ayant fait souscrire des subprime à des particuliers pauvres vont couvrir leurs arrières. Ils mélangent ces prêts très risqués, autrement dit des œufs pourris, à des prêts qui rapportent plus et sont moins dangereux, autrement dit des œufs frais. Ils obtiennent ainsi, pris dans sa globalité, un panier d’œufs de fraîcheur moyenne. Ils vendent alors ce panier à une société intermédiaire qu’ils créent pour l’occasion. Cette société intermédiaire paye l’achat en vendant des reconnaissances de dettes sur les marchés financiers. Ces reconnaissances de dettes sont achetées par des investisseurs poids-lourds, notamment par des fonds d’investissement, avec comme garantie le panier de prêts initial. Les œufs pourris commencent alors à se promener de cabas en cabas, à se répandre sur le marché. Rappelez-vos par ailleurs que la bulle Internet ayant crevé, les investisseurs poids-lourds ont entrepris de se réfugier dans la spéculation immobilière : la propagation des œufs pourris va donc d’autant plus vite.

Vous avez beaucoup entendu que la crise des subprime a déclenché la crise économique et financière de 2008. C’est vrai. Vous avez aussi beaucoup entendu que la crise des subprime est la cause de la crise économique et financière de 2008. C’est faux. Être le déclencheur et être la cause sont deux choses différentes : c’est confondre l’étincelle avec le baril de poudre. 

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11. La cigale américaine et la fourmi chinoise

Les Américains sont les plus gros consommateurs du monde. En d’autres termes, l’activité économique mondiale ne sera plus la même selon que l’ampleur de leur consommation augmente ou se réduit. Dans leur écrasante majorité, ces Américains qui consomment sont des salariés. On pourrait donc déduire logiquement que quand leur consommation augmente, c’est parce que leurs salaires augmentent. Ce n’est cependant pas le cas depuis le début des années 1980. Au lieu de leurs salaires, c’est surtout grâce à l’augmentation de leurs dettes que leur consommation augmente à son tour. Comme les Américains s’endettent pour consommer, ils ne mettent pas d’argent de côté. En l’absence d’épargne américaine, l’économie des États-Unis continue donc à fonctionner grâce à de l’épargne étrangère.

En d’autres termes, non seulement une baisse de la consommation des Américains affecte le reste du monde en tant que producteurs, mais un ralentissement de l’économie américaine se propage au reste du monde en tant qu’épargnants.

Si les Américains sont les hyperconsommateurs de la planète, les Chinois en sont les hyperproducteurs. La Chine exporte d’ailleurs l’essentiel de sa production vers les États-Unis, tandis que réciproquement les produits étrangers consommés par les États-Unis viennent notamment de Chine. A l’inverse des Américains dont l’hyperconsommation génère des dettes, l’hyperproduction des Chinois génère de l’épargne.

Pour compléter le tout, cette relation inverse entre les États-Unis et la Chine se retrouve jusque dans leurs dettes publiques. Souvenez-vous : lorsqu’un État a besoin de s’endetter, que ce soit pour faire face à ses dépenses ou pour des investissements au-dessus de ses moyens, il vend sur les marchés financiers des reconnaissances de dettes qu’on appelle des obligations d’État. En l’occurrence, les États-Unis ont la dette la plus élevée au monde, ce qui signifie que ce sont les plus gros vendeurs d’obligations d’État. A l’inverse, la Chine est le pays qui épargne le plus au monde. En toute logique, c’est parce que l’économie américaine repose sur la consommation et la dette que les États-Unis sont eux-mêmes si lourdement endettés en tant qu’État, et c’est parce que l’économie chinoise repose sur la production et l’épargne que la Chine est aussi amplement épargnante en tant qu’État.

Notez bien que parallèlement, la Chine a décidé de faire un placement sûr avec son épargne plutôt que de la stocker. Elle a même fait le placement le plus sûr qu’elle ait pu trouver. Ce placement, c’est l’achat des obligations d’État américaines : avant la crise, à peu près une obligation d’État américaine sur dix était propriété chinoise.

En d’autres termes et pour résumer, la production chinoise se développe grâce à la consommation américaine qui provoque l’endettement américain que finance l’épargne chinoise.

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12. Moteurs en surchauffe

Dans les années 2000, à la sortie de l’éclatement de la bulle Internet, l’hyperconsommation des Américains a tiré vers le haut leur activité économique et par la même l’activité économique mondiale : rappelez-vous que plus les Américains consomment, plus le reste du monde en profite en tant que producteurs, et que plus l’activité économique américaine est à la hausse, plus le reste du monde en profite en tant qu’épargnants.

 

Cependant, plus l’activité économique est forte, plus elle fait tourner ses moteurs, au sens propre : les moteurs des moyens de transport qui permettent de faire circuler ses biens. Plus elle fait tourner ses moteurs, plus elle a besoin de carburant. Plus elle a besoin de carburant, plus elle a besoin de pétrole. Plus elle a besoin de pétrole, plus le prix du pétrole augmente. Plus le prix du pétrole augmente, plus les transports deviennent coûteux. Plus les transports deviennent coûteux, plus l’activité économique a du mal à poursuivre son essor et plus ce même essor commence d’abord à ralentir, puis à décliner. En d’autres termes, « l’or noir » agit comme l’ultime stabilisateur de l’activité économique quand tous les autres y ont échoué.

C’est ce qui s’est passé dans les années 2000. Commencée autour de 2003, l’augmentation de la demande mondiale de pétrole jusqu’en 2008 a été spectaculaire : exportatrice majeure à destination des États-Unis, celle de la Chine a doublé. Cette augmentation de la demande de pétrole a parallèlement fait augmenter son prix : en arrondissant grossièrement afin de se concentrer sur les ordres de grandeur, il a doublé entre 2000 et 2005, il a à nouveau doublé entre 2005 et 2007 ; lorsqu’il a atteint son plus haut pic à la mi-2008, il avait quintuplé par rapport à son niveau de 2000.

A partir du moment où la surchauffe de l’activité économique a provoqué une flambée de l’or noir qui en retour a forcé l’activité économique à ralentir, la consommation américaine a commencé à ralentir également. Elle a ralenti à la fois parce que l’activité économique n’arrivait plus à la satisfaire après la flambée de l’or noir, et parce qu’une fois l’activité économique ralentie, les Américains en tant que salariés ont commencé à moins avoir les moyens de consommer.

 

13. La crise des subprime et l’éclatement de la bulle immobilière.

Nous venons de voir que du fait de la flambée de l’or noir, les Américains en tant que salariés ont commencé à moins avoir les moyens de consommer. Le raisonnement vaut aussi pour les biens immobiliers : dans ces circonstances nouvelles, les particuliers prêts à en acheter sont devenus moins nombreux, ce qui a fait commencer une baisse de leurs prix.

Or nous avons vu que c’est justement lorsque les particuliers commencent à arrêter d’acheter qu’ils font éclater la bulle spéculative immobilière. La bulle éclatant en 2007, les prix des biens immobiliers ont donc commencé à baisser aux États-Unis, et à baisser de plus en plus.

Souvenez-vous que les particuliers pauvres qui ont bénéficié des prêts immobiliers appelés subprime les ont obtenus à des conditions bien précises : un taux d’intérêt variable et un délai d’une poignée d’années sans remboursement. Le calcul était de s’endetter pour acheter un bien immobilier au-dessus de leurs moyens en pariant sur la hausse de sa valeur ; comme son prix aurait encore monté, ils auraient été en mesure de se ré-endetter en contrepartie de cette augmentation de valeur afin de payer leurs dettes. 

Ceux qui doivent commencer à rembourser leur prêt en 2007 vont le faire au pire moment. La bulle immobilière est en train d’éclater, ce qui fait que leur bien immobilier ne vaut plus ce qu’ils ont payé. En le revendant, ils n’ont donc aucune chance d’empocher un bénéfice, ni même de simplement rembourser leur prêt. Ils sont en défaut de paiement. Leurs domiciles sont saisis les uns après les autres mais, comme leur valeur a baissé avec l’éclatement de la bulle immobilière, ceux qui font saisir ces domiciles ne rentrent pas dans leurs frais.

Notez qu’on parle ici de « ceux qui font saisir ces domiciles, » et pas des « organismes de prêt. » Rappelez-vous : pour couvrir leurs arrières, les organismes de prêt ont vendu les subprime sur les marchés financiers en les mélangeant à des prêts moins risqués, tels des œufs pourris au milieu d’œufs frais.

Les défauts de paiement des particuliers se multiplient. Deux conséquences immédiates sont à souligner : d’une part, cette multiplication des saisies de domiciles entame encore la consommation des Américains, ce qui ralentit encore l’activité économique ; d’autre part, les pertes de ceux qui les font effectuer les obligent à vendre d’autres produits financiers pour se remettre en selle.

Nous sommes en 2007. L’éclatement de la bulle immobilière vient d’accoucher de la crise des subprime.

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14. La crise financière

Nous avons vu que la crise des subprime a été provoquée par l’éclatement de la bulle immobilière, elle-même provoquée par le ralentissement de l’activité économique, lui-même provoqué par la flambée de l’or noir, elle-même provoquée par la surchauffe de l’activité économique, elle-même provoquée par la surconsommation américaine, financée grâce au surendettement américain, financé grâce à l’épargne non-américaine et notamment chinoise.

 

Rappelez-vous : ces subprime, mélangés à d’autres prêts moins risqués pour que l’ensemble passe pour un produit financier au risque raisonnable, avaient servi d’appui à des produits dérivés. Des investisseurs poids-lourds tels que des fonds d’investissement avaient ensuite acheté ces produits dérivés sur les marchés financiers. C’est donc pour rembourser ces poids-lourds qu’ont eu lieu les saisies des domiciles des particuliers pauvres incapables de rembourser leurs emprunts. Ce sont également eux qui, les prix des biens immobiliers ayant baissé avec l’éclatement de la bulle immobilière, ont essuyé des pertes malgré ces saisies.

Cependant, tous les fonds qui ont acquis ces produits dérivés appuyés sur des subprime et des prêts moins risqués ne les ont pas gardés dans leur portefeuille. Comme tout ce qui circule sur les marchés, ces produits ont été entretemps vendus, revendus, et revendus encore. Au fil de ces achats, ventes, reventes, ils ont par ailleurs été démembrés, remembrés, mélangés à d’autres produits, au gré de la créativité des concepteurs de produits dérivés. Les œufs pourris ont donc circulé parmi les fonds, les banques, au point de rendre très difficile de retrouver leur trace. De fait, lorsque leur présence est repérée, c’est généralement parce qu’ils viennent de creuser une lourde perte là où ils se trouvent.

Tout investisseur important sur les marchés financiers, typiquement une banque, est tenu de maintenir dans ses caisses une certaine somme d’argent proportionnelle à la valeur totale des produits financiers qu’il détient. Les investisseurs qui réalisent qu’ils ont ces œufs pourris dans leur panier et que ces derniers ont creusé chez eux de lourdes pertes doivent donc du jour au lendemain vendre des produits financiers pour rester à flots. En vendant ces produits financiers, ils en font baisser la valeur : par exemple, le cours des actions d’une entreprise cotée en bourse chute à chaque vague de ventes qu’elle subit. Or plus le prix d’un produit financier baisse, plus les acteurs boursiers s’empressent de s’en débarrasser. Par ailleurs, à chaque fois que le vendeur est un poids-lourd, typiquement un fonds d’investissement, le mouvement de vendeurs imitant son comportement est d’autant plus massif.

Les circonstances sont donc réunies pour que mois après mois, les baisses de valeur des produits financiers s’accumulent, entraînant des pertes, donc la vente d’autres produits financiers, donc de nouvelles baisses, donc de nouvelles pertes, donc de nouvelles ventes, et ainsi de suite.

A mi-chemin de 2007, deux fonds d’investissement de la grande banque américaine Bear Stearns s’effondrent. En septembre, la cinquième banque du Royaume-Uni n’évite la faillite que grâce à un prêt d’urgence de la Banque d’Angleterre mais devra tout de même être rachetée par le gouvernement britannique en février 2008, autrement dit nationalisée, pour la sauver définitivement de la déroute.

La marche à la crise financière a été provoquée par une crise immobilière américaine qui entretemps ne s’est pas arrêtée. Au début du mois de septembre 2008, les deux plus grandes institutions américaines de refinancement hypothécaire des États-Unis, c’est-à-dire les deux plus grands organismes prêtant de l’argent et saisissant des biens immobiliers en cas de défaut de paiement, s’effondrent. Ils sont sauvés de la faillite par le gouvernement américain, qui les met sous tutelle, ce qui revient en fait à les nationaliser.

Mi-septembre, la célèbre banque d’affaires américaine Lehman Brothers est en faillite. Simultanément, American International Group, la plus grande compagnie d’assurance du monde, est menacée de faillite à force de devoir couvrir les faillites d’autres entreprises.

Le gouvernement américain et la banque centrale américaine, appelée Réserve fédérale américaine, la sauvent en achetant près des quatre cinquièmes de ses actions, ce qui revient là aussi à une nationalisation.

Fin septembre, les gouvernements de la Belgique, de la Hollande et du Luxembourg nationalisent la banque Fortis pour la sauver de la faillite.

Début octobre, le gouvernement américain creuse encore l’endettement des États-Unis en décidant un plan de sauvetage du système financier américain de 700 milliards de dollars. A titre de comparaison, c’est presque sept fois la totalité de la production mondiale quotidienne de biens et de services en 2007.

Début octobre toujours, le gouvernement de l’Islande sauve ses trois principales banques de la faillite en les nationalisant. Par la même occasion, il évite la banqueroute pure et simple à ce pays où la finance est surdéveloppée par rapport à l’activité économique.

Enfin, le 10 octobre 2008, les principales places boursières de la planète, c’est-à-dire les lieux qui se relaient pour qu’y soient entérinés les achats et ventes de produits financiers cotés en bourse, enregistrent une chute historique des cours de ces produits financiers.

Même si les choses se sont dégradées sur plus d’un an, c’est cette date du 10 octobre 2008 que l’Histoire retiendra comme point de départ de la crise financière.

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15. Les émeutes de la faim

Vous vous souvenez peut-être qu’en 2008, des émeutes se sont produites pour protester contre la flambée spectaculaire des prix des denrées alimentaires, c’est-à-dire de produits de première nécessité tels que le pain, le riz, le maïs.

 

Ces émeutes ont eu lieu dans des pays aussi divers que l’Argentine, le Bangladesh, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, la Guinée, Haïti, l’Indonésie, le Maroc, le Mali, la Mauritanie, le Mexique, le Mozambique, le Niger, le Nigeria, les Philippines, le Salvador, le Sénégal, le Yémen et le Zimbabwe, pour ne citer que les plus marquantes. Lorsqu’on sait que certains de ces pays sont des États policiers, on mesure à quel point la situation de détresse des protestataires devait être grave pour qu’ils aillent jusqu’à la rébellion.

La plupart de ces pays sont pauvres : ils avaient, avant ces émeutes, de lourdes dettes à rembourser. La plupart de ces pays sont surtout des producteurs agricoles : ils exportaient donc un maximum de denrées alimentaires plutôt que de les consacrer à nourrir leur population. Cependant les deux plus grands producteurs agricoles du monde, les États-Unis et la France, ont protégé leurs agriculteurs en les aidant financièrement. Cela a ôté leur avantage majeur aux produits agricoles de ces pays pauvres : celui d’être moins chers pour une qualité équivalente. Si l’on ajoute qu’en se concurrençant les uns les autres ces pays pauvres ont tiré les prix vers le bas, le cercle vicieux est en place : ces pays exportent leurs produits agricoles pour payer leurs dettes, mais ils n’arrivent pas à en vendre suffisamment à un assez bon prix, donc leurs dettes s’alourdissent, donc ils continuent à exporter leurs produits agricoles pour payer leurs dettes, et ainsi de suite.

Cette situation explique le paradoxe de pays théoriquement capables de nourrir toute leur population mais qui subissent tout de même des problèmes de malnutrition, et qui doivent importer de la nourriture étrangère pour joindre les deux bouts.

Rappelez-vous : la surchauffe de l’activité économique a provoqué une flambée du prix du pétrole, qui a entraîné une augmentation du coût des transports. Le prix des denrées alimentaires, qui inclut leur coût de transport, a donc augmenté à son tour. Cependant la répercussion de la hausse du prix du pétrole sur le prix des denrées alimentaires ne suffit pas à expliquer la flambée de ce dernier.

Vous vous souvenez que lorsque la bulle Internet a crevé, les poids-lourds de l’investissement en bourse, au premier rang desquels les fonds d’investissement, se sont réfugiés sur le marché des biens immobiliers. Or nous avons vu qu’en 2007 la bulle immobilière a éclaté à son tour : où est allé l’argent que les fonds d’investissement ont pu sauver du naufrage ? Il est justement passé de la tempête de la spéculation immobilière à un secteur où la flambée du prix du pétrole et donc du coût des transports de marchandises semble garantir pour quelques temps une hausse des prix, et donc des gains d’argent : les matières premières. Pour ne prendre qu’un exemple emblématique, le prix du riz a doublé entre 2007 et 2008.

Pour résumer, les émeutes de la faim sont donc une réaction à la bulle alimentaire, née de la crevaison de la bulle immobilière, née de la crevaison de la bulle Internet. L’histoire a une fin presque heureuse : dès la seconde moitié de 2008, à la fois le prix du pétrole et le prix des denrées alimentaires connaissent une chute encore plus rapide que leur hausse. La mauvaise nouvelle est que cette chute a pour cause la crise financière survenue entretemps.

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16. La théorie des dominos

Aux États-Unis, dans les années 60 et 70, un courant de pensée géopolitique justifiait l’intervention américaine au Vietnam par la théorie des dominos : à la manière de dominos alignés et prêts à tomber les uns après des autres, il suffisait que le domino vietnamien tombe dans le giron communiste pour que le Laos, le Cambodge, y tombent à leur tour.

Devenue officielle avec la chute historique de toutes les grandes places boursières le 10 octobre 2008, la crise financière semble appliquer une version boursière de cette théorie.

Une banque s’effondre. Puis un fonds d’investissement. Puis une autre banque. Puis un autre fonds. Puis deux autres banques. Puis cinq autres fonds. Rappelez-vous que les banques, comme vous et moi, ont régulièrement besoin d’emprunter de l’argent, ne serait-ce que parce qu’elles n’ont pas toujours dans leurs caisses l’argent dont elles ont immédiatement besoin pour faire un achat. Elles se prêtent donc de l’argent les unes aux autres, sur un cas particulier de marché qu’on appelle le marché interbancaire.

Or à mesure que les effondrements s’enchaînent, les banques en viennent à se regarder en chien de faïence et à ne plus oser prendre le risque de se prêter de l’argent les unes aux autres. Imaginez que vous êtes une banque et qu’une autre banque frappe justement à votre porte pour vous emprunter de l’argent, ce qui en temps normal serait quelque chose de relativement banal. Cette banque qui frappe à ma porte, vous direz-vous, peut très bien détenir des œufs pourris qui ne vont pas tarder à creuser ses pertes, auquel cas je vais perdre l’argent que je vais lui prêter. Vous allez donc préférer, pour le moment, ne pas prêter d’argent à la moindre banque, le temps que la tempête passe. Les autres banques sollicitées par des consoeurs tiennent le même raisonnement que vous.

Le marché interbancaire est de fait paralysé, ce qui achève de paralyser les marchés financiers par ricochet. Faute d’acheteurs, c’est la valeur des produits financiers dans leur ensemble dont la baisse s’accélère. Cette baisse entraîne des pertes pour les investisseurs, toutes catégories confondues, ce qui les oblige à vendre certains de leurs produits financiers pour rester à flots, ce qui perpétue la baisse, et ainsi de suite.

La valeur des actions de nombreuses entreprises cotées en bourse a chuté. Ce que valent ces entreprises elles-mêmes a donc chuté. Par ailleurs leurs obligations, c’est-à-dire leurs reconnaissances de dettes, restent à payer. Or l’activité économique connaissait déjà un début de ralentissement du fait de la flambée du prix du pétrole. Les faillites d’entreprises prises à la gorge se multiplient. Avec elles les actions et les obligations qui ne valent plus rien se multiplient, ce qui aggrave les difficultés de leurs propriétaires : banques, fonds d’investissement, compagnies d’assurance.

Les produits dérivés représentent l’essentiel des activités des acteurs boursiers. Cependant nous avons vu que tout produit dérivé s’appuie sur d’autres produits financiers. Puisque les produits financiers qui ne valent plus rien se multiplient, les produits dérivés qui ne valent plus rien se multiplient, ce qui aggrave les difficultés de leurs propriétaires : banques, fonds d’investissement, compagnies d’assurance.

Nous avons vu que certains fonds d’investissement pratiquent la vente à découvert, ce qui revient à parier sur la baisse du prix d’un produit financier. En pleine crise financière, ces fonds multiplient les ventes à découvert, qui s’avèrent gagnantes à la fois parce que leurs prophéties sont justes et parce qu’ils contribuent à cette justesse en les accomplissant eux-mêmes. Les grands États finissent par suspendre le droit de pratiquer la vente à découvert mais entretemps le mal est fait : la baisse de la valeur des produits financiers a été encore aggravée, ce qui aggrave la situation des entreprises d’où partent actions et obligations, mais aussi la situation des propriétaires de produits financiers.

La consommation américaine était déjà ralentie. Les faillites d’entreprises américaines se multipliant, les pertes d’emploi se multiplient également, ce qui fait chuter la consommation et l’activité économique aux États-Unis. Or nous avons vu que plus les Américains consomment, plus le reste du monde en profite en tant que producteurs, et que plus l’activité économique américaine est à la hausse, plus le reste du monde en profite en tant qu’épargnants. Ce mécanisme joue aussi dans l’autre sens : de fait la chute de la consommation américaine contamine le reste du monde en tant que producteurs, tandis que la chute de l’activité américaine contamine le reste du monde en tant qu’épargnants.

La baisse de la production du reste du monde devenant une chute, les faillites d’entreprises correspondantes se multiplient, ce qui fait chuter la consommation et l’activité économique dans leur ensemble, ce qui multiplie les faillites, et ainsi de suite, tandis que les pertes des banques s’aggravent en conséquence.

La crise financière est devenue une crise économique.

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17. Le retour des États.

Que ce soit aux États-Unis, au Japon, en Chine, en Allemagne, en France ou au Royaume-Uni, les gouvernements ont tous dû intervenir pour arrêter la machine folle chez eux, et par incidence contribuer à l’arrêter à l’échelle de l’économie mondiale.

Souvenez-vous : vous, moi, les entreprises, les banques, nous avons tous contribué et nous contribuons tous à l’accumulation d’une montagne de dettes. Ces dettes, nous les devons à des banques. Or si les banques s’effondrent les unes après les autres, nous n’avons plus d’organisme auprès duquel emprunter, ce qui aggrave encore la crise économique. Sans prêt, vous ne pouvez acheter que ce que vous pouvez payer avec l’argent que vous accumulez. Vous devrez donc attendre des années avant de devenir propriétaire d’un logement, une entreprise devra attendre des années avant de pouvoir financer son développement, et ainsi de suite. Vous imaginez facilement le ralentissement considérable et durable que cela impliquerait pour l’activité économique.

Les gouvernements sont donc intervenus pour sauver les banques. Certains en avaient les moyens parce qu’ils avaient de l’épargne, comme en Chine. Lorsqu’ils n’en avaient pas les moyens, comme en France, ils ont creusé leur dette publique pour le faire, ce qui revient concrètement à vendre davantage de reconnaissances de dettes sur les marchés financiers, autrement dit davantage d’obligations d’État. Certains gouvernements ont nationalisé des banques, comme en Islande, ce qui les a donc placées sous l’autorité de l’État. D’autres se sont contentés de leur prêter de l’argent en l’assortissant d’intérêts élevés, comme en France : en l’occurrence, le gouvernement français a sauvé « ses » banques en se comportant avec elles comme l’aurait fait... une banque.

Aux États-Unis, 2009 a d’ailleurs été marqué par une bonne nouvelle : les grandes banques qui avaient emprunté de l’argent au gouvernement et à la Réserve fédérale américaine ont pu rembourser leurs prêts plus tôt que prévu. La mauvaise nouvelle est qu’ils y sont parvenus essentiellement en augmentant les frais que payent les particuliers pour avoir de l’argent déposé chez elles : la gestion de comptes pour les particuliers, appelée banque de détail, représentant la moitié de l’activité des banques, ces facturations supplémentaires n’ont rien eu d’anecdotique pour les comptes des banques américaines. Il y a d’ailleurs fort à parier que les banques françaises vont réussir à rembourser leurs prêts auprès du gouvernement français en utilisant les mêmes méthodes : vous aurez l’occasion de le vérifier en scrutant vos relevés bancaires pour vérifier si, ces derniers mois, votre banque prélève davantage d’argent sur votre compte en frais divers.

Pour l’anecdote, remarquez que ces sauvetages peuvent vous placer dans une situation relativement absurde. Imaginez que vous vouliez emprunter de l’argent pour acheter un logement. Vous prenez rendez-vous avec votre banque pour bénéficier d’un prêt immobilier. Or cette banque a entretemps traversé la tempête de la crise financière de 2008 : elle n’a dû son salut qu’au sauvetage proposé par le gouvernement français. L’État tire essentiellement ses revenus des impôts et des taxes, « taxe » et « impôt » étant au demeurant des termes synonymes ; et lorsqu’il tire ses revenus de l’endettement, grâce aux obligations d’État, c’est de toute façon de l’argent qu’il remboursera essentiellement grâce aux taxes qu’il percevra demain. En d’autres termes, votre banque a été sauvée du désastre par vous et moi. Vous pouvez donc vous retrouver dans une situation où, pour résumer, vous ne pouvez pas acheter de logement parce que votre banque a refusé de vous prêter votre propre argent. Plus précisément, les banques sauvées prêtent aux particuliers emprunteurs de l’argent venant des particuliers qui paient des taxes. L’État prélevant un impôt sur les sociétés, le même raisonnement peut d’ailleurs être tenu pour une entreprise qui a besoin d’emprunter de l’argent à sa banque.

Parallèlement au sauvetage des banques, qui a stoppé la spirale infernale de la crise financière, les gouvernements ont également dû intervenir pour stopper celle de la crise économique. En l’occurrence, ils ont fait coup double en sauvant les banques. Ces dernières sont en effet actives à la fois sur les marchés financiers, où elles placent de l’argent et en prêtent à d’autres acteurs de la bourse, et dans l’activité économique, où elles prêtent de l’argent aux particuliers et aux entreprises. Cependant cela ne suffit pas toujours à faire repartir le moteur. Certains gouvernements se sont donc efforcés de relancer l’activité économique à grands coups d’aides publiques, voire de nationalisations.

Prenons l’exemple du secteur automobile. Aux États-Unis, la situation était tellement grave que General Motors, grand constructeur automobile, a dû être sauvé de la faillite grâce à l’achat massif d’actions de cette entreprise par le gouvernement américain, ce qui revient à les nationaliser. Par comparaison, en France, la situation n’en était pas au point que la faillite d’un constructeur automobile soit imminente mais les fermetures d’usines et les mesures de chômage partiel, c’est-à-dire l’arrêt des usines et des versements de salaires pendant plusieurs semaines, commençaient à se multiplier. Le gouvernement français a donc rétabli la « prime à la casse » : concrètement, il a payé les particuliers prêts à se défaire de leur vieille voiture pour en acheter une nouvelle ; dans le même temps, le gouvernement a également décidé un renouvellement massif du parc automobile de l’État. 

Toujours pour casser la spirale de la crise économique, la Chine a payé à ses entreprises de quoi continuer à produire en limitant les ralentissements de rythme et donc les licenciements, ceci en croisant les doigts pour que la consommation en général et la consommation américaine en particulier finissent par repartir : ce faisant l’épargne chinoise se réduit. Pareillement la France, dans des proportions considérablement plus faibles, a financé une myriade de projets de toutes tailles aussi divers que la réfection de la cathédrale de Chartres ou la construction anticipée de lignes de TGV. Le Canada a lancé un programme de déduction d'impôts pour les citoyens.nes qui font des travaux de réfection sur leurs résidences. Lui aussi se croise les doigts pour que la consommation finisse par repartir : se faisant la dette des pays se creuse.