Notez que pour un type
d’achat donné, plus la
pratique du prêt se
banalise, plus les prix
augmentent. Prenons
l’exemple des biens
immobiliers. Lorsque les
prêts immobiliers n’étaient
pas encore d’usage courant,
les particuliers ne
pouvaient acheter un bien
immobilier qu’à des prix
beaucoup plus bas
qu’actuellement. Cela
forçait les propriétaires,
s’ils voulaient vendre, à
s’aligner sur cette capacité
d’achat. Depuis, le prêt
immobilier est totalement
entré dans les moeurs. Les
acheteurs ont donc pu
mobiliser plus d’argent,
mais réciproquement, les
vendeurs ont pris en compte
ce changement et ont donc
augmenté leurs prix. C’est
par conséquent un retour à
la situation d’avant les
prêts immobiliers, à la
différence près que depuis
lors vous devez vous
endetter plusieurs décennies
pour acquérir un
appartement. On soulignera
cependant, pour mémoire, que
si l’existence des prêts
pousse les prix immobiliers
à la hausse, en revanche la
hausse des prix immobiliers
n’a pas pour seule cause
l’existence des prêts (ce
que vous constaterez au
chapitre 10).
En plus de vos dettes en
tant que particulier,
existent aussi les dettes
des entreprises. Lorsqu’une
entreprise naît, il est en
effet extrêmement rare que
son ou ses fondateurs aient
à eux seuls assez d’argent
pour financer son
lancement ; et s’ils l’ont,
ils décident alors de voir
plus grand en prenant en
compte ce qu’une banque va
être prête à leur prêter.
Dans les deux cas, l’argent
d’une ou de plusieurs
banques s’ajoute à l’argent
des fondateurs et, le cas
échéant, de leurs proches ou
de leurs associés.
Lorsqu’une entreprise a
dépassé le stade de la
naissance, elle se retrouve
dans la même situation que
vous lorsque vous décidez
d’emprunter pour acheter
quelque chose tout de suite,
au lieu d’économiser des
années pour en avoir les
moyens. Mais si vous pouvez
vous endetter, l’entreprise,
elle, doit s’endetter.
Chaque mois, elle emprunte
de l’argent à la banque, ce
qui lui permet de faire
fonctionner la machine et de
gagner de l’argent, argent
sur lequel elle prélève en
fin de mois ce qu’elle doit
à la banque intérêts inclus,
et ainsi de suite mois après
mois. En outre, l’entreprise
peut souhaiter emprunter de
l’argent pour se
développer : renouveler son
équipement, agrandir ses
points de vente, etc.
Une entreprise qui a des
dettes est donc une
entreprise absolument
normale. Quant au mécanisme
qu’applique une banque à la
demande de prêt d’une
entreprise, ce sera
sensiblement le même que
celui qu’elle vous applique
à vous. La banque mesure
l’écart entre d’un côté, les
bénéfices de l’entreprise et
ce qu’elle possède déjà, et
de l’autre, le montant
qu’elle veut emprunter.
Notez cependant qu’une
entreprise, si elle le
souhaite et à condition
d’avoir atteint une certaine
taille, peut cependant ne
pas s’adresser à une banque
pour emprunter de l’argent,
et préférer entrer en bourse.
En plus de vos dettes en
tant que particulier et des
dettes des entreprises,
existent aussi les dettes
des banques. De fait les
banques ne se contentent pas
de vous prêter de l’argent
et d’en prêter aux
entreprises. Elles ont aussi
des activités de dépôt, en
cela qu’elles montent la
garde sur l’argent que vous
leur confiez et que leur
confient les entreprises.
Cela étant, écrire qu’elles
veillent sur votre argent
serait abusif : en réalité,
elles le placent sur les
marchés financiers. Selon qu’elle
perd de l’argent sur ces
marchés financiers ou
qu’elle affronte toute autre
sorte de coup dur, une
banque peut donc être amenée
à devoir emprunter de
l’argent. La banque fera
alors la même chose que
vous, la même chose qu’une
entreprise : elle
s’adressera à une banque,
qui appliquera encore et
toujours le même mécanisme.
En plus de vos dettes en
tant que particulier, des
dettes des entreprises et
des dettes des banques,
existent enfin les dettes
des États. Lorsqu’un État
dépense plus que ses
revenus, principalement
issus des taxes, il vend sur
les marchés financiers des
reconnaissances de dettes,
qu’on appelle des
obligations d’État. Ces
obligations d’État sont
ensuite achetées par des
investisseurs, attirés par
le fait qu’ils soient
quasiment certains d’être
remboursés. Par exemple, les
compagnies d’assurance sont
très friandes d’obligations
d’État, par prudence et
parce que la loi les force à
investir de cette façon
l’écrasante majorité de leur
argent. L’État peut par
ailleurs émettre des
obligations d’État pour
faire des dépenses
d’investissement dont il n’a
pas encore les moyens, comme
une entreprise lorsqu’elle
renouvelle ses équipements.
Le montant de ces
obligations dépend d’à quel
point l’État concerné a
besoin d’argent pour se
maintenir. Leur taux
d’intérêt, c’est-à-dire
combien l’État devra
rembourser mensuellement en
plus de cette dette pour
qu’on accepte de lui acheter
ses obligations, dépend de
la confiance que les
investisseurs ont dans sa
capacité à honorer ses
dettes. Pour prendre un
exemple, lorsque l’Argentine
a connu dans les années 90
une crise économique de très
grande ampleur, le taux
d’intérêt de ses obligations
d’État a logiquement grimpé
en flèche.
Il n’y a donc pas lieu de
culpabiliser si vous êtes un
multirécidiviste du crédit
ou de l’emprunt. Dites-vous
bien que c’est une pratique
extrêmement courante et que
vous, moi, les entreprises,
les banques, les États, nous
avons bâti et nous bâtissons
encore, tous ensemble, une
montagne de dettes.
|
|
2. Quelle est la différence
entre l’économie et la
finance ?
Les deux termes sont si
souvent utilisés de manière
interchangeable qu’on finit
par oublier la différence.
Il y en a pourtant une. Elle
ne se limite pas,
contrairement à la
perception commune, à une
séparation entre d’un côté
de l’argent qui s’agite en
vase clos, et de l’autre la
vraie vie économique des
vrais gens surnommée
l’économie réelle. Elle ne
se limite pas non plus,
derrière cette séparation, à
une frontière fermée entre
le monde du travail et le
monde du capital.
En théorie et pour résumer,
la finance fait partie de
l’économie et elle est à son
service : comme son nom
l’indique, elle sert à la
financer.
|
Si les marchés
financiers sont des
marchés, c’est parce que
comme les marchés aux fruits
et légumes, ils permettent à
une offre de rencontrer une
demande.
L’offre d’actions de
l’entreprise unetelle
remplace l’offre de pommes
de fraîcheurs diverses,
tandis que la demande
d’actions d’une entreprise
qui gagne de l’argent
remplace la demande de
pommes à la chair ferme. Et
si les marchés financiers
sont financiers,
c’est parce que c’est au
sujet du financement des
entreprises que l’offre et
la demande s’y rencontrent.
Toujours comme sur un marché
aux fruits et légumes, les
prix seront négociés ; les
acheteurs présents tôt et à
l’affût des opportunités
auront les meilleurs
fruits ; les acheteurs
tardifs ne pourront s’offrir
que les légumes dont
personne ne veut ; les
vendeurs qui vantent bien
fort la qualité vérifiable
de leurs produits attireront
davantage d’acheteurs et
pourront vendre leurs fruits
à un meilleur prix ; les
vendeurs les moins
scrupuleux n’hésiteront pas
à glisser dans un sachet de
fraises fraîches quelques
fraises périmées vendues au
prix de la bonne
marchandise. Il serait
facile d’égrener les termes
techniques spécifiques des
marchés financiers, de
détailler les procédures, de
lister les cas auxquels
s’apparentent ces
comparaisons. Ces dernières
suffisent cependant pour
comprendre le mécanisme.
S’il est entendu que la
finance sert à financer
l’économie et qu’une offre
et une demande se
rencontrent sur les marchés
financiers pour y parvenir,
reste à définir l’économie
elle-même. Contentons-nous
ici de la formule connue
selon laquelle l’économie,
c’est la gestion des
demandes potentiellement
illimitées de biens en
quantités limitées. En
d’autres termes, l’espèce
humaine fait de son mieux
dans son environnement pour
produire ce dont elle a
besoin, le cas échéant après
l’avoir inventé, et pour se
partager cette production :
cet ensemble d’efforts
constitue l’activité
économique.
|
3.
Grandes
entreprises, grandes parts
du gâteau ;
part des grandes
entreprises, petite part du
gâteau |
 |
Nous avons vu qu’au lieu
d’emprunter de l’argent, une
entreprise peut, si elle le
souhaite et à condition
d’avoir atteint une certaine
taille, entrer en bourse. La
taille de l’entreprise est
mesurée par des experts mais
pour l’essentiel, ces
derniers se limitent à
regarder quelle somme
d’argent l’entreprise génère
comme bénéfices. Une fois le
feu vert obtenu,
l’entreprise peut entrer en
bourse de deux manières.
La première manière est de
vendre, comme les États, des
reconnaissances de dette.
Comme pour les États, ces
reconnaissances de dette
s’appellent des obligations.
Ces obligations sont
achetées par des
investisseurs. Leur montant
dépend d’à quel point
l’entreprise concernée a
besoin d’argent pour se
remettre à flot ou pour
faire de nouveaux
investissements. Leur taux
d’intérêt, c’est-à-dire
combien l’entreprise devra
rembourser mensuellement en
plus de cette dette pour
qu’on accepte de lui acheter
ses obligations, dépend de
la confiance que les
investisseurs ont dans sa
capacité à honorer ses
dettes. Le propriétaire
d’une obligation a ensuite
droit à des intérêts tous
les mois jusqu’à ce que, à
la fin de l’équivalent d’une
date limite de consommation,
l’entreprise lui rembourse
la totalité de la dette.
La seconde manière est de se
vendre elle-même, morceau
par morceau. Ces morceaux
sont des titres de propriété
de valeur égale, ce qui
signifie que s’il y a cent
titres de propriété, celui
qui en achète cinq possède
davantage l’entreprise que
celui qui en achète trois.
Ces morceaux s’appellent des
actions. Le prix de vente de
chaque action est un point
d’équilibre entre l’argent
que l’entreprise veut
obtenir au total et l’argent
que les acheteurs en bourse
sont prêts à payer. Le
propriétaire d’une action
touche des dividendes,
c’est-à-dire une partie des
bénéfices de l’entreprise, à
chaque fois que cette
dernière décide de
distribuer des dividendes
aux actionnaires. Pour
l’anecdote, notez que ce
genre de décision est prise
par... un vote des
actionnaires eux-mêmes.
Ceci dit, notez bien que les
entreprises qui génèrent
suffisamment de bénéfices
pour avoir le droit d’entrer
en bourse ne représentent
pas du tout l’essentiel de
notre activité économique.
Souvenez-vous : l’espèce
humaine fait de son mieux
dans son environnement pour
produire ce dont elle a
besoin, le cas échéant après
l’avoir inventé, et pour se
partager cette production ;
cet ensemble d’efforts
constitue l’activité
économique. Or si on
considère le nombre de
personnes employées,
l’essentiel de cette
activité, et de très loin,
est exercé par des
entreprises de petite
taille, voire de très petite
taille.
En revanche, par définition,
les entreprises qui génèrent
suffisamment de bénéfices
pour avoir le droit d’entrer
en bourse en génèrent
précisément beaucoup plus
que les autres entreprises.
Or là aussi, souvenez-vous :
les marchés financiers
servent à financer
l’activité économique.
Les marchés financiers
financent donc en priorité
des entreprises qui
représentent comparativement
beaucoup de bénéfices mais
peu de personnes employées.
 |
4. Qui se cache
derrière la retraitée de
Floride ?
Vous entendez souvent
parler des
fonds-de-pensions-qui-rachètent-nos-entreprises.
Derrière cette expression un
peu fourre-tout se cachent
des acteurs très différents
les uns des autres. Ils ont
tous en commun de manœuvrer
des masses immenses
d’argent. On distinguera ici
les fonds de pensions, les
fonds d’investissement et
les fonds souverains. |
Les fonds de pensions sont
des organismes d’épargne
collective. Tous les mois,
des particuliers leur
versent une certaine somme
d’argent. En contrepartie,
ils leur garantissent un
versement mensuel d’un
certain montant
lorsqu’arrive la retraite.
Par exemple, les enseignants
californiens ont leur propre
fonds de pensions, Calpers.
Ce type de fonds existe dans
certains pays, par exemple
les États-Unis, pour
compenser le fait qu’il n’y
existe pas de système de
retraites par répartition,
comme en France. Dans
l’imaginaire collectif, ces
fonds aux moyens
considérables rachètent une
par une nos grandes
entreprises, avec pour image
d’Épinal
la-retraitée-de-Floride-bientôt-propriétaire-de-Danone.
En réalité, ces fonds ne
rachètent pas nos
entreprises. Ce qu’ils font,
c’est confier une certaine
somme d’argent à des fonds
d’investissement et exiger
de toucher en échange, tous
les mois, une certaine somme
d’argent exprimée en
pourcentage de la somme
initiale. Avec cette somme
mensuelle, les fonds de
pensions doivent tout à la
fois payer les retraites de
leurs clients quand ils y
ont droit, confier encore
plus d’argent à des fonds
d’investissement pour gagner
encore plus d’argent, et en
garder une partie pour
rémunérer leurs
actionnaires. N’oubliez pas
en effet qu’un fonds de
pensions est une entreprise
de grande taille, qui a donc
des actionnaires, à qui elle
doit donc distribuer des
dividendes.
Les fonds d’investissement,
quant à eux, sont des
organismes de placement.
Comme cette expression
l’indique, ils servent à
placer de l’argent. Ils le
placent en faisant des
achats sur les marchés
financiers. Ils achètent des
actions, c’est-à-dire des
morceaux de propriété
d’entreprises, des
obligations, c’est-à-dire
des dettes d’entreprises,
mais ils achètent aussi et
surtout des
produits dérivés
(voir chapitre 7 : leurs
deux méthodes de
prédilection sont
l’effet-levier (voir
chapitre 5) et la vente à
découvert (voir chapitre 6).
Le plus souvent, ces fonds
d’investissement
appartiennent à des banques.
Quant à l’argent qu’ils
placent, les clients qui les
leur confient sont soit des
banques, soit des fonds de
pensions, soit d’autres
investisseurs de grande
taille, comme par exemple
les compagnies d’assurance.
Ces clients leur confient
cet argent contre la
garantie de toucher en
échange, tous les mois, une
certaine somme d’argent
exprimée en pourcentage de
la somme initiale.
Avec les achats qu’ils font
sur les marchés financiers
grâce à cet argent, les
fonds d’investissement
doivent tout à la fois payer
cette somme mensuelle à
leurs clients, placer encore
plus d’argent sur les
marchés financiers pour
gagner plus d’argent, et en
garder une partie pour
distribuer des dividendes à
leurs actionnaires,
c’est-à-dire le plus souvent
à une ou plusieurs banques.
Remarquez qu’à partir de
cette répartition des rôles,
vous pouvez vous retrouver
dans une situation absurde.
Prenons un exemple simple de
circulation d’argent qui
partirait de votre poche.
Vous confiez cet argent à
votre banque, qui vous
garantit une somme qu’elle
vous versera chaque mois,
exprimée en pourcentage de
votre dépôt initial. Afin de
vous payer cette somme
mensuelle, de gagner assez
d’argent pour en faire
profiter ses actionnaires,
et d’avoir davantage
d’argent à utiliser, votre
banque confie cet argent à
un fonds d’investissement. A
son tour, ce fonds garantit
à votre banque une somme
qu’il lui versera chaque
mois, exprimée en
pourcentage de la somme
initiale. Afin de payer
cette somme mensuelle à la
banque, de gagner assez
d’argent pour en faire
profiter ses actionnaires,
et d’avoir davantage
d’argent à utiliser, ce
fonds achète sur les marchés
financiers des actions d’une
grande entreprise dont vous
êtes salarié. Devenu un
actionnaire important de
cette société, et contraint
d’amasser de l’argent pour
faire face à ses
contraintes, ce fonds exige
de cette grande entreprise
qu’elle lui verse
régulièrement un sixième de
ce que lui a coûté chaque
action. Pour pouvoir payer,
l’entreprise réduit ses
coûts, notamment en
effectuant un plan social
qui inclut votre poste. Vous
perdez votre emploi. Vous
pouvez aussi imaginer une
variante où c’est votre
voisin de palier qui a
confié de l’argent à sa
banque et où c’est vous qui
perdez votre emploi.
Restent les fonds
souverains telle la Caisse
de dépôt et placement du
Québec, qui sont un cas
très particulier de fonds
d’investissement. L’argent
qu’ils placent est l’argent
d’un État. Ils peuvent ne
placer cet argent que pour
en faire gagner à cet État,
auquel cas ils fonctionnent
globalement comme un fonds
d’investissement. Un État
peut aussi vouloir utiliser
un fonds souverain pour
placer de l’argent dans des
produits financiers, mais ne
pas vouloir prendre de
risques. Dans ce cas, le
fonds souverain n’achètera
que des produits financiers
très sûrs, ou considérés
comme tels sur les marchés.
Prenons l’exemple de la
Chine.
Les Chinois
consomment nettement plus de
produits venant
d’entreprises installés en
Chine que de produits venant
d’entreprises installées à
l’étranger. Or les
entreprises installées en
Chine paient des taxes et
placent de l’argent dans des
banques notamment chinoises.
Par ailleurs nombre de ces
entreprises et de ces
banques sont partiellement
voire totalement la
propriété de l’État, ce qui
dirige vers lui tout ou
partie de leurs bénéfices.
Ces masses d’argent dirigées
vers l’État atteignent un
niveau tel que ce dernier a
plus d’argent que ce qu’il
prévoit de dépenser. Une
partie de cet argent est
alors placée en achetant des
obligations d’État
américaines, c’est-à-dire
des reconnaissances de
dettes des États-Unis.
Un État peut enfin vouloir
intervenir sur les marchés
financiers pour des raisons
politiques et non pas
financières. Dans ce cas,
les produits financiers
achetés par ce fonds
souverain seront choisis en
fonction des objectifs
politiques de cet État. Par
exemple, la plupart des pays
d’Europe dépendant de la
Russie pour se fournir en
gaz, la Russie peut
souhaiter acheter des
actions de sociétés
européennes productrices de
gaz pour aggraver cette
dépendance.
Terminons sur un ordre de
grandeur.
A l’heure
actuelle, les grands fonds,
au premier rang desquels les
fonds de pensions par
l’intermédiaire des fonds
d’investissement, détiennent
plus de la moitié des
actions des entreprises
cotées en bourse sur la
planète. Autant dire
qu’additionnés, ce sont eux
qui décident du sens du vent
sur les marchés financiers.
Vous étiez probablement déjà
au courant que ce sont ces
fonds qui mettent les
grandes entreprises sous
pression en exigeant
régulièrement d’elles
d’importantes sommes
d’argent. Peut-être
ignoriez-vous que derrière
ces fonds se trouvent leurs
clients, et les clients de
ces clients, mais surtout,
en bout de chaîne, un
retraité américain,
un cadre français anonyme...
bref, vous et moi.
|
5. Donnez-moi un
point d’appui et
je
soulèverai le monde |
 |
C’est à Archimède que
l’on doit, entre autres,
l’invention du levier. Bien
des siècles plus tard, les
fonds d’investissement en
appliquent le principe sur
les marchés financiers grâce
à une technique appelée le
leverage buy out, ou
LBO, littéralement l’achat
avec
l’effet-levier . On
attribue au même Archimède,
concernant le levier, la
phrase suivante :
« donnez-moi un point
d’appui et je soulèverai le
monde. » Bien des
siècles plus tard, les fonds
d’investissement soulèvent
le monde économique avec
pour point d’appui le monde
financier.
A la manière d’un levier qui
permettrait de soulever une
pierre avec le même effort
que pour soulever sans
levier une pomme, l’achat
avec effet-levier permet à
un fonds d’investissement de
prendre le contrôle d’une
entreprise de grande taille
avec le même effort
financier que pour l’achat
sans effet-levier d’une
petite entreprise.
Imaginez une entreprise
cotée en bourse dont la
propriété est morcelée en
cent actions. Imaginez
ensuite que chacune de ces
actions coûte un euro ou un
dollar.
Imaginez enfin qu’un fonds
d’investissement ait besoin
de détenir trente actions
pour exercer sur cette
entreprise le contrôle qu’il
estime suffisant. Le fonds
aura donc besoin de trente
euros ou dollar pour atteindre son
objectif. Concrètement, il
va utiliser son propre
argent pour acheter trois
actions, ce qui lui coûtera
trois $ ou euros, et empruntera
les vingt-sept
restants à des banques.
L’effet-levier est donc de
un pour dix, puisque pour
chaque action achetée avec
son propre argent le fonds
d’investissement en contrôle
dix fois plus.
Souvenez-vous de la montagne
de dettes.
En multipliant
les achats par effet-levier,
les fonds d’investissement y
apportent leur contribution.
Par ailleurs, comme
vis-à-vis de tout autre
emprunteur, les banques
sollicitées pour bâtir le
levier ont répondu présent,
mais en contrepartie d’un
supplément aux mensualités
de remboursement, supplément
une fois encore exprimé en
pourcentage de la somme
initialement prêtée. En
outre, toujours comme
vis-à-vis de tout autre
emprunteur, les banques ont
évalué l’ampleur du prêt en
fonction de ce que le fonds
possède déjà, et qu’elles
pourront saisir en cas de
problème. Or ce qu’il
possède déjà, il l’a presque
toujours acquis grâce à des
achats avec effet-levier...
Il ne le possède donc que
grâce à une petite part
d’argent qui lui appartient
et à une grande part
d’autres dettes.
Reprenons l’exemple de notre
entreprise à cent euros/dollar.
Pour acheter trente actions
à un euro/dollar chacune, le fonds
d’investissement a payé
trois euros lui-même et
vingt-sept euros empruntés à
des banques. Les trois euros
qu’il a payés lui-même
viennent bien entendu de ses
clients, qui les lui ont
confiés en contrepartie de
la garantie d’un bénéfice
mensuel. En tant
qu’actionnaire, il doit donc
à présent se faire verser
suffisamment de dividendes
par l’entreprise qu’il a
achetée pour pouvoir, tous
les mois, rembourser les
intérêts sur les vingt-sept
euros/dollar qu’il doit aux
banques, verser à ses
clients les bénéfices sur
les trois euros qu’il a
payés lui-même, avoir de
l’argent disponible pour
être réinvesti, et verser
des dividendes à ses propres
actionnaires. Il va donc
avoir beaucoup de mal à
demander autre chose que
des dividendes élevés à
l’entreprise dont il a
acheté des actions.
En bout de course,
typiquement au bout de
quatre ou cinq ans, le fonds
revendra ses actions sur les
marchés financiers et
remboursera ainsi aux
banques sa dette en
elle-même. Le fonds aura
réalisé une bonne opération
si la valeur des actions a
monté entretemps, une
mauvaise dans le cas
contraire. Afin d’éviter de
prendre des risques trop
importants, il va donc
varier au maximum le profil
des entreprises dont il
achète des actions : c’est
l’adage « ne pas mettre
tous ses œufs dans le même
panier. » C’est ce qui
explique que les activités
des fonds d’investissement
touchent des domaines
manifestement sans aucun
rapport les uns avec les
autres : les produits
laitiers et l’industrie
d’armement, l’immobilier et
les matières premières, etc.
|
6. Vendre ce
qu’on ne possède pas |
 |
On distingue sur les
marchés financiers la
gestion traditionnelle et la
gestion alternative. Vous
pratiquez la gestion
traditionnelle si vous avez
tendance à acheter les
produits financiers quand
leur valeur monte et à les
vendre quand leur valeur
baisse ; vous pratiquez la
gestion alternative si vous
suivez toute logique
différente. Parmi les
techniques de la gestion
alternative, la plus
répandue dans des
proportions écrasantes est
la vente à découvert.
Il ne vous viendrait sans
doute pas à l’idée
d’annoncer à votre voisin
que vous lui achèterez sa
voiture la semaine
prochaine, puis de vendre
cette voiture à quelqu’un
d’autre au prix fort sans
l’avoir achetée, avant de
l’acheter au rabais à ce
voisin alors que vous l’avez
donc déjà vendue depuis
plusieurs jours. C’est
pourtant ce que certains
fonds d’investissement font
quotidiennement. C’est cette
technique qu’on appelle la
vente à découvert.
Imaginez à nouveau une
entreprise cotée en bourse
dont la propriété est
morcelée en cent actions.
Imaginez ensuite que chaque
action vaille deux euros le
lundi. Imaginez enfin qu’un
fonds d’investissement qui
pratique la vente à
découvert ait la certitude
que chaque action vaudra un
euro vendredi. Dès le lundi,
ce fonds va vendre dix
actions de cette entreprise
alors qu’il n’en possède
aucune. Il va également
annoncer que vendredi, il
règlera a posteriori l’achat
de ces actions quelle que
soit leur valeur à cette
date. Arrive le vendredi. Si
le prix de l’action a
baissé, le pari du fonds
d’investissement est
gagnant ; si à l’inverse ce
prix a dépassé les deux
euros/dollars, le fonds essuiera une
perte.
Les fonds d’investissement
qui pratiquent la vente à
découvert, souvent appelés
fonds de pensions par
confusion, sont
régulièrement accusés de
provoquer la déroute de
sociétés cotées en bourse.
L’accusation porte sur deux
aspects. D’une part,
lorsqu’un fonds
d’investissement se lance
dans la vente à découvert
des actions d’une entreprise
cotée, il annonce à la face
du monde financier qu’à son
avis la valeur de ces
actions va bientôt baisser.
Si ce fonds jouit d’une
réputation de fiabilité dans
ses pronostics, des
détenteurs d’actions de
cette entreprise vont
immédiatement suivre le
mouvement, ce qui va du coup
faire baisser leur valeur.
D’autre part, nous avons vu
que les grands fonds
détiennent plus de la moitié
des actions des entreprises
cotées en bourse sur la
planète. A la manière d’un
géant parmi les nains, un
grand fonds qui pratique la
vente à découvert peut donc
à lui seul faire baisser la
valeur des actions d’une
entreprise s’il y consacre
une partie de sa colossale
force de frappe. Dans les
deux cas, le fonds aura
provoqué lui-même la baisse
de valeur qu’il avait
prophétisée.
A l’inverse, les rares
défenseurs des fonds
d’investissement pratiquant
la vente à découvert
soulignent que ces derniers
ne choisissent pas leurs
cibles au hasard. Ces fonds
estiment qu’il existe des
raisons objectives pour que
la valeur des actions d’une
entreprise cotée en bourse
baisse très prochainement :
par exemple, sa politique
d’achat d’autres entreprises
est trop risquée par rapport
au niveau déjà atteint par
ses dettes. Dans cette
logique, s’ils provoquent
donc la baisse par leur pari
public sur cette évolution,
ils ne font qu’accélérer un
phénomène inéluctable et
gagner de l’argent grâce à
leur aptitude à déceler
avant les autres les
entreprises défaillantes de
demain.
Le débat ressemble à celui
de l’œuf et de la poule.
Comme pour la plupart des
débats dans lesquels deux
hypothèses ont survécu après
des années d’âpres
discussions, il est probable
que la vérité se situe
quelque part entre les deux.
|

|
7. La dérivée de
la dérivée |

|
Monnaie
-
Dollars
- Canada |
|
Il est nécessaire de
faire une rapide parenthèse
sur les produits dérivés.
Jusqu’à présent, nous avons
vu que les marchés
financiers permettent
d’acheter, vendre et
racheter des actions, donc
des titres de propriété
d’entreprises cotées en
bourse, et des obligations,
c’est-à-dire des
reconnaissances de dettes.
Cependant, actions et
obligations ne sont pas
seules sur les marchés
financiers. En réalité, ces
derniers sont composés des
marchés boursiers, des
marchés des changes et des
produits dérivés.
C’est sur les marchés
boursiers que les actions et
les obligations sont
achetées, vendues et
revendues. L’argent dépensé
par ce biais irrigue notre
activité économique comme
l’eau irrigue un champ
cultivé.
C’est sur le marché des
changes qu’on peut acheter,
vendre et revendre des
devises, autrement dit des
monnaies. Imaginez que le
dollar vaille un euro et que
vous ayez une somme
importante d’euros. Imaginez
également que vous soyez
convaincu que le dollar
vaudra deux euros demain.
Vous achetez donc avec vos
euros une somme importante
de dollars. Le lendemain,
votre prévision se réalise :
le dollar vaut désormais
deux euros.
Les produits dérivés sont
pour leur part, comme leur
nom l’indique, des produits
financiers dérivés d’autres
produits financiers. Plus
précisément, ils peuvent
aussi bien s’appuyer sur des
actions que sur des
obligations, des devises, ou
d’ailleurs sur tout autre
produit financier. Par
exemple, un produit dérivé
peut être un pari sur le
fait que la valeur de
l’action d’une certaine
entreprise va doubler d’ici
la semaine prochaine : celui
qui achète ce produit dérivé
pense que le pari est
juste ; celui qui le vend
pense que le pari est
perdant.
A l’origine, les produits
dérivés permettaient aux
entreprises qui les
achetaient de se couvrir
d’un risque : par exemple,
en achetant aujourd’hui des
droits d’acheter tous les
mois une matière première au
même prix, ce qui permet
d’être à l’abri si ce prix
connaît des hausses ou des
baisses brutales en cours
d’année. Dans ce cas, le
produit dérivé est ce droit
d’acheter, et il s’appuie
sur le cours de cette
matière première. Les
produits dérivés ont
cependant cessé depuis les
années 80 de remplir ce rôle
de couverture des risques.
Ils sont maintenant
principalement utilisés
comme source de profit
financier en eux-mêmes.
Terminons une nouvelle fois
sur un ordre de grandeur.
Un
an avant la crise, pour un
dollar de production
mondiale de biens et de
services, un dollar était
présent sur les marchés
boursiers et vingt sur les
produits dérivés. En
d’autres termes, des
instruments détournés de
leur utilité économique
initiale représentent
l’écrasante majorité des
activités financières.
|
8. La croissance
est une ivresse, la crise
est sa gueule de bois
Spéculer, au sens large,
c’est faire un ensemble
d’hypothèses sur les
conséquences de ce qui se
passe aujourd’hui et en
déduire une prédiction sur
ce qui arrivera demain.
Au
sens strict de la
spéculation financière,
spéculer est exactement la
même chose, hormis que vous
pariez de l’argent sur votre
prédiction en achetant des
produits sur les marchés
financiers.
|
|
Par exemple, si vous êtes un
fonds d’investissement qui
vend à découvert des dollars
à deux euros chacun, et si
vous annoncez que vous les
achèterez après coup à un
euro dans une semaine, vous
spéculez à la baisse sur le
dollar. L’idée de pari est
tellement ancrée sur les
marchés financiers qu’en
fait, on dira que vous jouez
le dollar à la baisse.
Souvenez-vous : la finance,
donc les marchés financiers,
servent comme leur nom
l’indique à financer
l’activité économique. En
revanche, ceux qui achètent
et vendent des produits sur
ces marchés, eux, ne sont
pas là pour financer
l’activité économique. Ils
sont là pour gagner de
l’argent. Pour ce faire, à
part dans le cas de la vente
à découvert, ils doivent
revendre chaque achat plus
cher qu’ils ne l’ont payé.
De fait ils vont spéculer
sur ce que deviendra la
valeur du produit qu’ils
achètent ou qu’ils vendent,
c’est-à-dire prendre des
paris.
Tout bon restaurateur place
près de l’entrée les
premiers clients de la
soirée, parce que cela donne
l’illusion que le restaurant
est plein. Or vous avouerez
que quand vous hésitez sur
le restaurant où vous allez
dîner, vous irez toujours
plus facilement dans le
restaurant qui semble bondé
que dans le restaurant qui
semble vide. En d’autres
termes, la foule attire la
foule. Lorsqu’ils prennent
leurs paris, ceux qui
achètent et vendent des
produits sur les marchés
financiers s’influencent les
uns les autres de façon
comparable. Plus un produit
financier est pris d’assaut,
plus il sera pris d’assaut :
la foule attire la foule. Le
processus dépend aussi de la
taille des acteurs. Si un
investisseur de catégorie
poids-lourd, par exemple un
grand fonds
d’investissement, achète en
quantité les actions
d’entreprises qui vendent du
cuivre, il peut provoquer le
mouvement d’une foule
d’acheteurs de plus petite
taille qui vont l’imiter.
Beaucoup de choses peuvent
être à l’origine de ce type
de comportement mais il faut
souligner que le plus
souvent, les premiers à
lancer la mode ont
objectivement de bonnes
raisons d’entrer dans ce
« restaurant » plutôt
que dans un autre. Prenons
l’exemple d’Internet, ou
plus largement des nouvelles
technologies de
l’information et de la
communication (NTIC), ce qui
veut dire à peu près la même
chose. Dans la seconde
moitié des années 90, ce qui
n’était jusque là qu’une
technologie pour initiés
commence à s’installer dans
les foyers et les
entreprises. Les tout
premiers à acheter des
actions et des obligations
d’entreprises pionnières sur
le marché des NTIC font une
excellente affaire. Comme
ils s’y sont pris à un
moment où elles sortaient à
peine de leur cocon, l’écart
entre ce que leur ont coûté
ces actions et obligations
et ce qu’elles valent au
bout d’un an à peine est
extrêmement élevé.
Certains de ces tout
premiers acheteurs gardent
ces produits financiers :
ils parient que leur valeur
va continuer à monter.
D’autres sont satisfaits de
leur opération et, à la
manière d’un joueur de
casino qui ne veut pas
prendre le risque de voir sa
chance tourner, ils
s’arrêtent : ils vendent.
Ils sont alors remplacés par
de nouveaux acheteurs qui ne
font pas une excellente
affaire mais en font quand
même une très bonne :
l’écart entre ce que leur
ont coûté ces actions et
obligations et ce qu’elles
valent au bout d’un an à
peine est encore très élevé.
Rappelez-vous que le prix
d’un produit financier est
le point d’équilibre entre
ce que son vendeur en veut
et ce que son acheteur est
prêt à payer. Par ailleurs,
tant que le prix d’un
produit financier monte, il
y aura toujours des
acheteurs prêts à l’acquérir
parce qu’ils estiment que le
prix va continuer à monter :
ils font le pari qu’ils
n’auront donc qu’à le
revendre un peu plus tard,
ce qui est leur façon de
gagner de l’argent. En
d’autres termes, non
seulement le prix d’un
produit financier continue à
monter parce que la
communauté des acheteurs en
bourse pense qu’il va
continuer à monter, mais en
plus, il continue à monter
aussi longtemps qu’ils
pensent qu’il ne va pas
cesser de monter. C’est le
résultat de leur pari, le
produit de leur spéculation.
Ce phénomène n’est cependant
pas déconnecté de l’activité
économique. Au contraire, il
l’irrigue. Reprenons notre
exemple d’Internet. La
valeur d’une entreprise
cotée en bourse est la
valeur de ses actions. Au
fur et à mesure que des
actions d’entreprises
pionnières sur le marché des
NTIC sont achetées, vendues,
revendues et revendues
encore sur les marchés
financiers, le montant que
valent ces entreprises
augmente. Si elles se
présentent devant une banque
pour emprunter de quoi se
développer, croître, la
banque va donc être encline
à leur prêter de plus en
plus d’argent. Ces
entreprises vont donc être
en mesure de se développer
et, par conséquent,
d’accélérer le développement
d’Internet dans l’activité
économique.
Ne vous y trompez pas : si
Internet s’est développé
aussi vite, c’est donc à la
spéculation sur les marchés
financiers, et pas à autre
chose, que vous le devez.
Nous en arrivons à présent
aux moutons de Panurge.
Nous
les devons à l’écrivain
Rabelais qui, à travers eux,
a décrit un comportement
très humain que nous avons
tous eu plus ou moins
souvent : suivre le groupe
où qu’il aille, sans
réfléchir, alors que prendre
du recul sur le groupe nous
aurait peut-être fait
choisir un meilleur chemin.
En l’occurrence, parce que
les moutons de Panurge se
suivent les uns les autres,
ils se jettent tous à la mer
sans qu’un seul ait l’idée
de changer de direction à
temps. Les moutons de
Panurge sont ici ceux qui
achètent et vendent des
produits sur les marchés
financiers. Continuons avec
l’exemple d’Internet. Les
actions, les obligations,
sont revendues chaque fois
plus cher à l’acheteur
suivant, qui en est
parfaitement satisfait
puisque lui-même vend plus
cher à l’acheteur qui le
suit. La chaîne ne
s’interrompt pas parce que
le prix continue de monter,
et le prix continue de
monter parce que la chaîne
ne s’interrompt pas.
Notez que lorsque cette
ascension s’arrête
brutalement, on l’appelle
après coup une bulle
spéculative, en l’occurrence
la bulle Internet.
L’argument utilisé est que
les prix atteints sont
complètement déconnectés de
l’activité économique, d’où
d’ailleurs le terme
« bulle », comme une
bulle de savon quasiment en
apesanteur. Cependant cet
argument ne correspond pas à
une réalité : pour cela, il
faudrait qu’il existe un
juste prix sur lequel les
marchés financiers font la
faute de ne pas s’aligner.
Or dans la pratique, ce
juste prix théorique est
mesuré par les analystes
financiers, qui font une
estimation, en changent
régulièrement, et ont des
estimations différentes d’un
analyste à l’autre : s’ils
finissent généralement par
aboutir à un consensus,
celui-ci reste une
estimation. Le seul prix
très exactement mesurable
est donc, une fois de plus,
le point d’équilibre entre
ce que son vendeur en veut
et ce que son acheteur est
prêt à payer. L’ascension ne
s’arrête donc pas parce
qu’elle est allée trop haut.
Elle s’arrête parce que la
communauté des acheteurs,
éventuellement sur les
conseils d’analystes
financiers, a décidé qu’elle
ne pouvait pas aller plus
haut, ce qui n’est pas du
tout la même chose.
Le coup d’arrêt à
l’ascension est donc brutal.
Il est souvent produit par
la vente à découvert
pratiquée par un ou
plusieurs fonds
d’investissement qui
estiment que le vent va
tourner. Savoir si le
mouvement de ces derniers
prédit une chute inéluctable
ou s’il la provoque est un
débat que nous avons déjà
abordé : il prédit une chute
inéluctable et il la
provoque, ce qui n’est pas
une combinaison impossible.
La pente de l’effondrement
est alors au moins aussi
forte, sinon davantage, que
celle de l’ascension
initiale : les produits
financiers que les acheteurs
acquerraient encore et
encore leur brûlent à
présent les doigts. Le
perdant sera celui qui
vendra trop tard, ou plutôt
se réveillera trop tard pour
pouvoir vendre. Il ne pourra
que subir des pertes en
vendant beaucoup plus bas
que le prix qu’il a payé. Il
s’adressera alors à
l’équivalent boursier des
charognards, les fonds
d’investissement spécialisés
dans la détresse (c’est
ainsi qu’ils sont appelés).
Les années 90 se sont
terminées sur l’effondrement
des prix des produits
financiers liés au marché
des NTIC, autrement dit sur
l’éclatement de la bulle
Internet. Les actions de
nombreuses entreprises ont
perdu l’essentiel de leur
valeur en un temps record.
Or nous avons vu que c’est
la valeur des actions d’une
entreprise cotée en bourse
qui détermine à quel point
sa banque est prête à lui
prêter de l’argent. Que ce
cours s’effondre et la
banque cessera de prêter, ce
qui poussera l’entreprise à
ne plus pouvoir payer ses
factures, donc à faire
faillite.
De fait les faillites de ces
entreprises se sont
multipliées. Ce faisant,
elles ont laissé des
employés sur le carreau et
des dettes impayées à leurs
banques. Les employés en
question, devenus chômeurs,
ont dû réduire leur train de
vie et certains ont laissé
des dettes impayées à
d’autres banques. Les
banques victimes de dettes
impayées d’entreprises et de
particuliers ont dû, pour
rentrer dans leurs frais,
limiter leurs prêts vers
d’autres entreprises et
d’autres particuliers, qui
ont donc été à leur tour en
difficulté, entraînant
d’autres dettes impayées, ce
qui a à nouveau mis en
difficulté des banques, et
ainsi de suite. De contagion
en contagion, l’ivresse de
la croissance d’Internet est
devenue la gueule de bois
d’une crise, celle de
l’éclatement de la bulle.
Là encore, ne vous y
trompez pas : on peut
difficilement reprocher la
gueule de bois provoquée par
la spéculation sur les
marchés financiers, après
avoir profité de l’ivresse
provoquée par cette même
spéculation. C’est être
mauvais coucheur.
 |
9. Quand les
particuliers s’endettent
pour spéculer
Nous avons vu qu’il vous
est possible d’emprunter de
l’argent, par exemple à des
proches mais plus
généralement à une banque,
pour acheter tout de suite
ce qui ne serait dans vos
moyens qu’au bout de
plusieurs décennies
d’épargne. C’est de cette
façon que vous, moi,
l’écrasante majorité des
gens qui veulent devenir
propriétaires de leur
logement, s’y prennent pour
essayer de le devenir. Le
logement que vous achetez,
où il se trouve, l’état dans
lequel il est, dépendent de
ce que vous avez été capable
d’emprunter à la banque.
|
Souvenez-vous : grâce au
prêt immobilier, vous
devenez immédiatement
propriétaire d’un
appartement, voire d’une
maison, en échange de vingt,
vingt-cinq, trente ans de
dettes que vous paierez
chaque mois à la banque. Le
montant des mensualités du
prêt et le montant des
intérêts à payer en plus de
ces mensualités dépendent
essentiellement de l’écart
entre d’un côté, ce que vous
gagnez et possédez déjà, et
de l’autre, le coût de ce
que vous voulez acheter.
Plus cet écart est faible,
plus la banque sera prête à
vous prêter de l’argent et à
vous faire payer des
intérêts faibles. Plus cet
écart est fort, moins la
banque sera prête à vous
prêter de l’argent et plus,
si elle vous en prête, les
intérêts seront élevés.
Pendant ce temps, les prix
des logements ne sont pas
figés. Comme pour les
produits sur les marchés
financiers, ces prix sont un
point d’équilibre trouvé,
pour chaque logement, entre
la somme d’argent que le
vendeur en attend et ce que
l’acheteur est prêt à payer.
Logiquement, plus il y a
d’acheteurs de logements,
plus ces prix vont monter.
Un bien immobilier peut être
acheté par un particulier
pour y habiter. Il peut être
acheté par une entreprise
pour y installer son siège,
un de ses points de vente,
un entrepôt. Cependant les
particuliers et les
entreprises qui achètent des
biens immobiliers ne le font
pas tous pour s’en servir.
Ils peuvent aussi le faire
pour spéculer.
Souvenez-vous : spéculer, au
sens large, c’est faire un
ensemble d’hypothèses sur
les conséquences de ce qui
se passe aujourd’hui et en
déduire une prédiction sur
ce qui arrivera demain. Au
sens strict de la
spéculation immobilière,
cette prédiction
s’accompagne du fait de
parier de l’argent sur votre
prédiction en achetant des
biens immobiliers. Par
exemple, si vous êtes un
fonds d’investissement qui
achète un immeuble dans le
centre-ville de Paris,
New-York ou Montréal et que
vous prévoyez de le revendre
dans cinq ans, vous spéculez
à la hausse sur le marché de
l’immobilier dans le
centre-ville de cette ville.
Qu’un fonds ou plus
généralement une entreprise
puisse faire de la
spéculation immobilière ne
vous surprendra probablement
pas. En revanche, vous serez
peut-être surpris à l’idée
que des particuliers
puissent en faire également.
Par exemple, une pratique
jusqu’alors inimaginable
s’est répandue ces dernières
années dans la population
des cadres français
jusqu’avant la crise : elle
consistait à s’endetter pour
acheter un bien immobilier,
à le mettre en location à un
prix qui paye les
mensualités du prêt et les
intérêts, et à louer un
logement de moins bonne
qualité pour y vivre. C’est
un double pari. En tant que
propriétaires, leur calcul
est bon tant que l’état de
l’offre et de la demande de
location leur permet, grâce
au loyer qu’ils touchent, de
payer les mensualités du
prêt et ses intérêts. En
tant que locataires, leur
calcul est bon tant que ce
même état de l’offre et de
la demande de location leur
permet d’honorer le loyer
qu’ils paient.
Rappelez-vous du mécanisme
de la bulle spéculative
financière : il s’applique à
la spéculation immobilière.
Une première vague
d’acheteurs multiplie les
acquisitions de biens
immobiliers. L’augmentation
du nombre d’acheteurs
contribue à augmenter le
prix d’acquisition. Les prix
augmentant, de nouveaux
spéculateurs se manifestent
pour acheter un bien
immobilier. Ils estiment que
le prix va continuer à
monter et qu’ils n’auront
donc qu’à le revendre un peu
plus tard, ce qui est leur
façon de gagner de l’argent.
De fait les biens
immobiliers, de revente en
revente, sont revendus
chaque fois plus cher à
l’acheteur suivant, qui en
est parfaitement satisfait
puisque lui-même vend plus
cher à l’acheteur qui le
suit. Comme pour la
spéculation financière, la
chaîne ne s’interrompt pas
parce que le prix continue
de monter, et le prix
continue de monter parce que
la chaîne ne s’interrompt
pas.
Nous avons vu que la
spéculation financière
dépend essentiellement des
mouvements d’achat et de
vente des grands fonds, tout
particulièrement des fonds
d’investissement. A
l’inverse, la spéculation
immobilière dépend
essentiellement des
mouvements d’achat et de
vente qu’effectuent des
particuliers.
Si la
spéculation financière finit
donc logiquement par buter
sur un coup d’arrêt qui
vient des grands fonds, la
spéculation immobilière
finit tout aussi logiquement
par buter sur un coup
d’arrêt qui vient des
particuliers. Une fois que
les prix des biens
immobiliers ont atteint des
niveaux auxquels les
particuliers ne peuvent plus
suivre même en s’endettant
lourdement, les ventes de
biens immobiliers commencent
à être de moins en moins
nombreuses : de la même
manière qu’on parle de bulle
spéculative financière,
l’événement est baptisé
après coup « éclatement
de la bulle immobilière. »
Deux questions appellent
cependant une réponse :
qu’est-ce qui provoque la
première vague d’achats qui
amorce la bulle immobilière,
et qu’est-ce qui amène les
particuliers à arrêter
d’acheter et donc à faire
éclater la bulle ? L’une
comme l’autre peuvent avoir
de nombreuses réponses, mais
chacune peut appeler une
réponse qui est le cas se
produisant le plus souvent.
Prenons la première
question. Ce qui provoque la
première vague d’achats
amorçant la bulle
immobilière, c’est
généralement la nécessité de
s’abriter d’une crise
boursière. L’idée est
d’investir l’argent sauvé du
naufrage sur des placements
plus sûrs, moins instables :
les placements immobiliers.
Rappelez-vous de
l’éclatement de la bulle
Internet dans la seconde
moitié des années 90 : où
est allé l’argent que les
fonds d’investissement ont
pu sauver du naufrage ? Il
est justement passé de la
tempête de la spéculation
financière à l’île plus
paisible de la spéculation
immobilière. De fait le
marché immobilier a la
réputation d’être un abri en
temps de crise, notamment
quand vous achetez des
produits dérivés de dettes
de particuliers qui ont
contracté des prêts
immobiliers (voir chapitre
11) : le risque dépend en
effet de la solidité des
particuliers qui ont
contracté ces prêts,
solidité qui a dû être
évaluée avant que ces prêts
leur soient accordés.
En d’autres termes, c’est
l’éclatement de la bulle
financière Internet des
années 90 qui a accouché de
la bulle immobilière des
années 2000.
Prenons la seconde question.
Qu’est-ce qui amène les
particuliers à arrêter
d’acheter et donc à faire
éclater la bulle ? Nous
avons déjà vu que c’est le
fait qu’à force de ventes et
de reventes les prix des
biens immobiliers leur
soient devenus hors de
portée même après
endettement. Cela peut aussi
s’expliquer par le fait que
si la montée des prix n’a
pas encore atteint ce stade,
en revanche les revenus des
particuliers ont baissé, ce
qui revient au même. Ils
peuvent également tout
simplement être trop
nombreux, parmi ceux qui
peuvent s’endetter sans
risques excessifs, à avoir
déjà contracté des prêts
immobiliers jusqu’à
l’extrême limite de leur
capacité d’endettement.
Aux États-Unis, des
organismes de prêt ont même
franchi cette extrême
limite. Ils ont proposé des
prêts immobiliers à des
particuliers relativement
pauvres qui, à la moindre
grave difficulté économique,
présentaient un risque très
élevé de ne plus pouvoir
honorer leurs dettes. Ces
prêts s’appellent des
subprime (voir chapitre
10).
|
10. L’oeuf pourri
dans le panier d’oeufs
frais
Nous sommes aux
États-Unis. Les particuliers
qui ont les moyens de
s’endetter raisonnablement
ont déjà été largement
sollicités pour alimenter la
spéculation immobilière
grâce à leurs achats, ventes
et reventes de biens
immobiliers. Les organismes
de prêt décident alors de
continuer à développer leurs
activités en se tournant
vers ceux qu’ils n’ont pas
encore sollicités, et pour
cause : les particuliers
pauvres. |
 |
A l’époque, les prix des
biens immobiliers continuent
encore à monter. L’idée que
ces organismes de prêt
vendent à ces particuliers
pauvres est la suivante :
ils vont s’endetter pour
acheter un bien immobilier
qui en temps normal serait
au-dessus de leurs moyens
même après endettement, donc
parier sur la hausse de sa
valeur. Comme son prix va
continuer à monter, ils
seront en mesure de se
ré-endetter en contrepartie
de cette augmentation de
valeur afin de payer leurs
dettes. Au bout du compte,
ils auront ainsi réussi à
devenir propriétaires d’un
bien immobilier qui était
normalement hors de leur
portée.
Notez bien qu’on distingue,
parmi les prêts immobiliers,
ceux dont les taux d’intérêt
sont fixes et ceux dont les
taux d’intérêt sont
variables. Lorsque le taux
d’intérêt est fixe,
l’emprunteur doit rembourser
chaque mois, en plus de la
mensualité du prêt, une
somme exprimée en
pourcentage : ce pourcentage
est lié au taux d’intérêt
pratiqué sur le marché au
moment de contracter le prêt
et il ne bougera pas. En
revanche, lorsque le taux
d’intérêt est variable, ce
même pourcentage est lié au
taux d’intérêt pratiqué sur
le marché et il bougera
aussi souvent que bougera ce
taux.
Lorsque le taux du prêt est
fixe, l’emprunteur est à
l’abri du risque que le taux
pratiqué sur le marché
grimpe en flèche au fil du
temps. La banque, en
revanche, prend le risque de
perdre de l’argent par
rapport à ce que
l’emprunteur aurait dû lui
payer avec un prêt à taux
variable. C’est pour cette
raison que votre banque vous
prêtera toujours plus
d’argent si vous choisissez
un taux variable : parce que
le risque passe chez vous au
lieu de rester chez elle.
Dans le cas spécifique des
particuliers pauvres, ces
derniers ne sont guère en
position de négocier. S’ils
veulent devenir
propriétaires et tenter de
rejoindre la vague de
spéculation immobilière en
cours, ils doivent forcément
accepter le taux d’intérêt
variable que leur proposent
les organismes de prêt. Par
ailleurs, ils n’ont pas les
moyens de commencer
immédiatement à rembourser
l’emprunt : les organismes
de prêt leur donnent donc un
délai d’une poignée d’années
sans remboursement.
Ces subprime ont
permis à des particuliers
pauvres de devenir
propriétaires alors qu’aux
conditions normales ils ne
l’auraient jamais pu.
Cependant les organismes de
prêt ne les ont pas faits
bénéficier de cette
opportunité par altruisme :
ils l’ont fait moyennant
rétribution et pour
continuer à développer leur
activité, alors que le
rythme des achats, ventes et
reventes de biens
immobiliers commençaient à
ralentir.
A y regarder de plus près,
les organismes de prêt
prennent un risque très
élevé en ayant ces
particuliers pauvres comme
clients. C’est une
excellente opération si les
prix des biens immobiliers
continuent à monter : cela
permettra à ces particuliers
de rembourser l’emprunt
initial grâce à un nouvel
emprunt fondé sur la hausse
de la valeur du bien
immobilier, ce qui permettra
à ces organismes de faire un
bénéfice et de continuer à
développer leur activité.
Cependant il suffit que les
prix des biens immobiliers
se mettent à baisser pour
que la chaîne soit rompue.
Les organismes de prêt vont
donc décider de couvrir
leurs arrières.
Souvenez-vous de la
comparaison entre les
marchés financiers et
n’importe quel marché aux
fruits et légumes. Dans les
deux cas, le marché n’est là
que pour permettre à une
offre et à une demande de se
rencontrer et de se mettre
d’accord sur un prix.
Restons maintenant sur le
marché aux fruits et
légumes. Imaginez qu’un
vendeur ne sache pas comment
se débarrasser d’un œuf
pourri qui empeste son
étalage, mais qu’il se
refuse à essuyer une perte
en décidant de le jeter. Il
utilisera alors une astuce
vieille comme le monde : il
cachera l’œuf pourri dans un
panier de magnifiques œufs
frais et vendra le tout au
prix d’œufs de bonne
qualité.
C’est de cette façon qu’aux
États-Unis, les organismes
de prêt ayant fait souscrire
des subprime à des
particuliers pauvres vont
couvrir leurs arrières. Ils
mélangent ces prêts très
risqués, autrement dit des
œufs pourris, à des prêts
qui rapportent plus et sont
moins dangereux, autrement
dit des œufs frais. Ils
obtiennent ainsi, pris dans
sa globalité, un panier
d’œufs de fraîcheur moyenne.
Ils vendent alors ce panier
à une société intermédiaire
qu’ils créent pour
l’occasion. Cette société
intermédiaire paye l’achat
en vendant des
reconnaissances de dettes
sur les marchés financiers.
Ces reconnaissances de
dettes sont achetées par des
investisseurs poids-lourds,
notamment par des fonds
d’investissement, avec comme
garantie le panier de prêts
initial. Les œufs pourris
commencent alors à se
promener de cabas en cabas,
à se répandre sur le marché.
Rappelez-vos par ailleurs
que la bulle Internet ayant
crevé, les investisseurs
poids-lourds ont entrepris
de se réfugier dans la
spéculation immobilière : la
propagation des œufs pourris
va donc d’autant plus vite.
Vous avez beaucoup entendu
que la crise des subprime
a déclenché la crise
économique et financière de
2008. C’est vrai. Vous avez
aussi beaucoup entendu que
la crise des subprime
est la cause de la crise
économique et financière de
2008. C’est faux. Être le
déclencheur et être la cause
sont deux choses
différentes : c’est
confondre l’étincelle avec
le baril de poudre.
 |
11. La
cigale américaine et
la fourmi chinoise
Les Américains sont les
plus gros consommateurs du
monde. En d’autres termes,
l’activité économique
mondiale ne sera plus la
même selon que l’ampleur de
leur consommation augmente
ou se réduit. Dans leur
écrasante majorité, ces
Américains qui consomment
sont des salariés. On
pourrait donc déduire
logiquement que quand leur
consommation augmente, c’est
parce que leurs salaires
augmentent. Ce n’est
cependant pas le cas depuis
le début des années 1980. Au
lieu de leurs salaires,
c’est surtout grâce à
l’augmentation de leurs
dettes que leur consommation
augmente à son tour. Comme
les Américains s’endettent
pour consommer, ils ne
mettent pas d’argent de
côté. En l’absence d’épargne
américaine, l’économie des
États-Unis continue donc à
fonctionner grâce à de
l’épargne étrangère.
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En d’autres termes, non
seulement une baisse de la
consommation des Américains
affecte le reste du monde en
tant que producteurs, mais
un ralentissement de
l’économie américaine se
propage au reste du monde en
tant qu’épargnants.
Si les Américains sont les
hyperconsommateurs de la
planète, les Chinois en sont
les hyperproducteurs. La
Chine exporte d’ailleurs
l’essentiel de sa production
vers les États-Unis, tandis
que réciproquement les
produits étrangers consommés
par les États-Unis viennent
notamment de Chine. A
l’inverse des Américains
dont l’hyperconsommation
génère des dettes,
l’hyperproduction des
Chinois génère de l’épargne.
Pour compléter le tout,
cette relation inverse entre
les États-Unis et la Chine
se retrouve jusque dans
leurs dettes publiques.
Souvenez-vous : lorsqu’un
État a besoin de s’endetter,
que ce soit pour faire face
à ses dépenses ou pour des
investissements au-dessus de
ses moyens, il vend sur les
marchés financiers des
reconnaissances de dettes
qu’on appelle des
obligations d’État. En
l’occurrence, les États-Unis
ont la dette la plus élevée
au monde, ce qui signifie
que ce sont les plus gros
vendeurs d’obligations
d’État. A l’inverse, la
Chine est le pays qui
épargne le plus au monde. En
toute logique, c’est parce
que l’économie américaine
repose sur la consommation
et la dette que les
États-Unis sont eux-mêmes si
lourdement endettés en tant
qu’État, et c’est parce que
l’économie chinoise repose
sur la production et
l’épargne que la Chine est
aussi amplement épargnante
en tant qu’État.
Notez bien que
parallèlement, la Chine a
décidé de faire un placement
sûr avec son épargne plutôt
que de la stocker. Elle a
même fait le placement le
plus sûr qu’elle ait pu
trouver. Ce placement, c’est
l’achat des obligations
d’État américaines : avant
la crise, à peu près une
obligation d’État américaine
sur dix était propriété
chinoise.
En d’autres termes et pour
résumer, la production
chinoise se développe grâce
à la consommation américaine
qui provoque l’endettement
américain que finance
l’épargne chinoise.
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12. Moteurs en
surchauffe
Dans les années 2000, à la
sortie de l’éclatement de la
bulle Internet,
l’hyperconsommation des
Américains a tiré vers le haut
leur activité économique et par
la même l’activité économique
mondiale : rappelez-vous que
plus les Américains consomment,
plus le reste du monde en
profite en tant que producteurs,
et que plus l’activité
économique américaine est à la
hausse, plus le reste du monde
en profite en tant
qu’épargnants.
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