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James K. Galbraith est professeur d’économie à
la Lyndon B. Johnson School de l’université du
Texas. Économiste hétérodoxe, il s’inscrit dans
une longue lignée marquée par la figure mondialement
reconnue de son père, John Galbraith. Comme
lui, il rejette de manière radicale la plupart des
apports et des méthodes de la théorie économique
néo-classique. De passage à Paris, nous
l’avons longuement rencontré pour parler de son
dernier ouvrage: L’Etat Prédateur (Seuil).
Ou comment la droite a renoncé au marché libre. Et
pourquoi la gauche devrait en faire autant. Facile
d’accès, grand pédagogue, cet homme d’une
cinquantaine d’années explique pourquoi la gauche
serait bien inspirée de se désintoxiquer et de
comprendre enfin que les marchés n’apporteront
aucune solution à la crise contemporaine, à la
pauvreté, aux inégalités, à la crise écologique,
tous ces défis qui appellent au contraire la «planification».
Du livre de Galbraith, le très médiatique prix Nobel
d’économie Joseph Stiglitz écrit qu’il «montre
comment briser l’emprise magique des conservateurs
sur les esprits de la gauche». Tout un
programme.
Quelle est votre lecture de la crise?
Pour
comprendre ma position, il est indispensable de
remonter le temps. Nous sommes au début des années
80. Au début des années Reagan et Thatcher.
Partout, c’est le triomphe du TINA, There Is No
Alternarive. Leurs politiques irriguent le reste
du monde: la décentralisation est la grande amie de
toute les libertés. La centralisation est à
combattre. Ce catéchisme économique fait recette.
Les politiques sociales sont mises sur la sellette.
La chute du mur de Berlin renforce ces options
politiques. (Note du webmestre: Au Québec,
à cette époque nous sommes sous la gouverne de Robert Bourassa, en
1985 il lance sa politique de Dérèglementation,
Sous-traitance et Privatisation, durant ces mandats
nous perdons plusieurs sociétés d'État utiles à
notre développement. Au fédéral le gouvernement privatise
aussi des sociétés d'État tel que Petro-Canada, Le
groupe de chemin de fer Canadien nationale, le
bâtisseur d'avions Canadair etc.)
C’est-à-dire?
Une
conception de la politique économique dominait alors
toutes les autres. La politique monétaire devait
avoir un seul objectif, la lutte contre l’inflation.
Les budgets publics devaient être équilibrés, le
libre-échange le régulateur du commerce mondiaux et
les impôts sur le travail et le capital devaient
être réduits au maximum. Ce corpus de textes, frappé
par un semblant de sceau scientifique, servait à
légitimer le retrait de l’État. Et tirer un trait
final sur toute forme d’interventionnisme. Ces
principes étaient d’autant plus forts qu’ils
semblaient cohérents, clairs, faciles à expliquer.
Et donc à comprendre. Et qu’ils étaient soutenus par
des économistes qui passaient pour des sommités.
Pensez à Milton Friedman, le pape du
monétarisme. Les progressistes passaient pour des
rabats-joie, de jeunes vieillards prisonniers de
leurs idées.
Ce corpus d’idées a-t-il été entièrement
concrétisé?
En
fait, il y a eu une ascension très rapide des idées
conservatrices, mais elles sont redescendues aussi
vite. Il y a donc eu un discours très fort… Mais ces
principes n’ont jamais été appliqués avec rigueur
aux États-Unis… Pas même sous Reagan. Le monétarisme
de Friedman n’a été appliqué avec rigueur que
jusqu’en 1982, moins de deux ans après l’élection de
Reagan. A cette époque les gouvernements de droite
sont devenus plus réalistes. Jamais les budgets
n’ont été en équilibre. Jamais le libre-échange n’a
été appliqué. Les conservateurs ont fini par
accepter le rôle des institutions de l’État.
Pourquoi ce recul?
Pas
pour admettre une quelconque erreur. Pas par souci
de recherche d’une plus grande équité économique…
Mais pour une simple motivation: parce que remettre
totalement en cause les institutions de l’État,
c’était, pour les conservateurs, prendre le risque
de se tuer politiquement.
Alors, comment ont évolué ces institutions?
Si
elles n’ont pas été rayées de la carte ni par
l’administration Reagan, ni par Bush père et fils,
elles n’ont pas été renforcées pour autant. Au
contraire. Lorsque l’extrême droite de Bush fils
gagne le pouvoir en 2001, elle ne s’intéresse pas
aux idées des économistes de droite. Son ambition
était tout autre: il s’agissait de contrôler l’État.
De Reagan à Bush, la droite au pouvoir a
transformé les États-Unis en une
république-entreprise.
Comme on parlerait de République bananière?
Oui.
Et c’est pour cette raison que la crise financière
partie des États-Unis ne peut s’expliquer sans faire
ce détour historique. Qu’avons-nous vu? Des membres
d’une nouvelle classe sociale, dotée de moyens
financiers qui dépassent l’entendement, s’emparer de
l’État dans le but de le gérer. Ils ne l’ont pas
fait pour mettre en oeuvre le grand projet
idéologique du grand marché libre. Les membres de
cette classe l’ont fait pour que cela puisse leur
rapporter le plus d’argent possible, à eux
individuellement, et eux en tant que groupes. Pour
que leur pouvoir ne soit pas perturbé. Ils l’ont
fait pour que cela leur offre les garanties d’être
renfloués au cas ou les choses tourneraient mal. Ils
ont décidé d’agir en prédateurs vis-à-vis des
institutions de réglementation et de bien-être
social qui existaient avant leur arrivée au pouvoir.
C’est ça l’essor de ce que j’appelle «l’État-prédateur».
Les grandes firmes qui ont pénétré la gestion de
l’État n’ont aucun attachement à aucun pays. Elles
ne reprennent à leur compte aucun but d’aucune
collectivité à part la leur. Disons que la notion
même d’intérêt public est étrangère aux dirigeants
de cette coalition. Ils nient l’existence d’un
intérêt public. Ce qui est valable aux États-Unis
l’est tout autant chez vous en Europe.
C’est-à-dire?
Aucune
de ces grandes entreprises n’a intérêt à rétrécir
l’État. Car sans l’État et ses interventions
économiques, ces entreprises n’existeraient pas.
Elles ne pourraient pas jouir du pouvoir de marché
qu’elles sont finalement parvenus à exercer. Leur
raison d’être c’est plutôt de profiter de l’État,
tant qu’elles le contrôlent. Il s’est produit, sans
qu’on le dise, un mariage entre des organisations
économiques et des organisations politiques de
droite… Voilà le constat. Voilà de quoi est né
l’État-prédateur. Car finalement la politique est
une bataille permanente pour déterminer qui sera
admis à bord de l’État. Et l’un des passagers les
plus influents de l’État est le lobby-entreprise. Il
est constitué des fonds de pension, des compagnies
d’assurances, de l’industrie pharmaceutique, des
banques, du secteur de l’éducation… Il faut être
dans l’État pour influer sur les grandes décisions,
et s’assurer un profit. Il faut être dedans pour
obtenir ce qu’elles croient bon pour elles et
s’assurer que les pertes seront socialisées en cas
d’accident. Pour revenir à la crise, en desserrant
l’étau des contraintes réglementaires,
l’administration conservatrice ou démocrate savait
très bien que cela allait provoquer une expansion
des crédits hypothécaires bâtis sur des montages
financiers qui ne pouvaient mener qu’à la
défaillance des emprunteurs. Tout a été fait au
point de mettre à mal tout le système. L’explosion
de cette bulle était garantie. Elle a pu grossir
grâce à la complicité d’un État-prédateur qui a
permis l’enrichissement rapide des banquiers. Cette
coalition ne pouvait pas ignorer les risques d’une
explosion, à terme, de la bulle financière,
provoquée par les subprimes et conduisant à la ruine
de millions de ménages américains.
C’est ce qui s’est passé avec cette crise?
Oui…
Et ce système américain a, de proche en proche, plus
ou moins contaminé le reste de la planète. Quant à
la différence gauche-droite, l’administration
démocrate de Clinton a, comme les administrations
républicaines, systématiquement réduit les
structures de contrôle des institutions financières
et des banques qui avaient été mises en place après
la crise de 29. Si le discours de la droite est
resté libéral c’est justement pour masquer cette
forme de république-entreprise.
Diriez-vous la même chose de la gauche
américaine?
In
fine, oui. Mais je préfère plutôt parler de nouvelle
gauche libérale qui s’est laissé contaminer par le
culte du marché. Marché qui n’est qu’un mythe
instrumentalisé par ses promoteurs, les
conservateurs, la droite en général.
Pourquoi parlez-vous de mythe lorsque vous
évoquez le marché?
Parce
que le marché n’existe pas. L’idée du marché suppose
qu’il puisse y avoir une situation d’équilibre, qui
exprime une satisfaction entre les consommateurs et
les producteurs, le tout sans intervention de
l’État. Le tout dans un marché où tout les
intervenants disposeraient de la même information au
même moment. Tous agiraient en connaissance de
cause. Tout ça, c’est un mythe, c’est une fable que
la théorie économique hétérodoxe n’a jamais partagé.
Cela n’existe nulle part. Il y a toujours une
asymétrie d’information. Moi vendeur, je sais des
choses sur mon produit que vous ne savez pas. Faire
un marché sans régulation c’est comme si demain les
responsables du transport aérien nous disaient: «Nous
avons supprimé toutes les tours de contrôle du
monde. Mais n’ayez aucune crainte, nos avions n’en
ont pas besoin». Monteriez-vous dans un avion?
Non: tout le monde serait persuadé du pire. Je peux
vous garantir que, dans ce cas, le transport aérien
ferait faillite du jour au lendemain. Ni vous ni moi
n’aurions la moindre confiance. Nous savons que nous
prendrions un grand risque sans des tours de
contrôles capables d’organiser le trafic aérien.
Mais ce qui est valable dans cet exemple, ne l’est
pas dans la finance. Dans le transport c’est
évident. Mais c’est bien plus complexe dans la
finance. Croyez-vous que le sens commun puisse
évaluer les effets d’un changement ou d’une absence
de réglementation bancaire? C’est impossible, c’est
bien trop compliqué. Seuls les initiés, et encore,
peuvent déceler les risques d’un changement de
règles. Le marché supposé transparent, efficace,
capable de s’autoréguler n’existe pas. Donc, les
consommateurs, les citoyens ne peuvent pas agir en
connaissance de cause. Il ne peuvent pas sanctionner
ou empêcher une dérive? Ils agissent en aveugle et
encaissent tous les coups, au moindre choc. Ce qui
vaut pour les États-Unis vaut pour le reste du
monde. En fait, les marchés ont besoin de
régulation, car la dérégulation c’est l’assurance
que les marchés vont exploser.
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Qui peut réguler tout ça?
L’État. Mais un État non prédateur, qui n’est pas
pollué par des intérêts privés. Des intérêts qui se
trouvent essentiellement du côté des très grandes
entreprises multinationales. Pas un État qui
emprunte la troisième voie de Tony Blair.
Expression qu’il a d’ailleurs usurpé aux
intellectuels qui planchaient sur un modèle à
mi-chemin du modèle anglo-saxon et du modèle
soviétique. Blair a usurpé cette expression pour
faire un modèle qui est celui de cette nouvelle
gauche libérale. Pour réguler? Il faut planifier!
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On doit vous qualifier de bolchevik…
Je
suis un économiste hétérodoxe. Je ne fais pas partie
de cette gauche qui s’était accroupie depuis trente
ans devant le catéchisme libéral. Cette gauche doit
regarder les choses en face. Certes, l’extension de
l’assurance-maladie aux États-Unis, ou encore la
mise en place, dans le reste du monde, de programme
de réduction de la pauvreté, du chômage, de la
réduction des gaz à effet de serre… Tout ceci est
sans doute bien intentionné. Mais cela n’empêchera
pas qu’il y aura toujours pénurie d’emplois, que les
riches auront toujours une grosse longueur d’avance
sur les travailleurs pauvres en matière d’éducation,
par exemple. Cela n’empêchera le réchauffement de la
planète. Les solutions polies à ces problèmes ont un
inconvénient: elles n’en font pas assez pour relever
des défis qui se posent. Alors, oui, il est temps
d’utiliser un gros mot: planification. Même si la
syphilis ou la lèpre ont le même statut que ce mot.
Il faut le faire parce que le marché ne sait pas
prévoir l’avenir.
Un exemple?
Le
changement climatique en est un bon. Du point de vue
économique, ses conséquences tomberont sur les
générations futures. Or, ces générations n’ont,
aujourd’hui, aucun pouvoir d’achat. Elles ne sont
pas là sur le marché. Elles ne se présentent pas sur
le marché pour dire: «Nous achetons seulement
des biens qui mèneront à des processus soutenables».
Il y a asymétrie temporelle. La planification,
correctement conçue, s’occupe de l’utilisation de
ressources actuelles pour répondre à des besoins
futurs. Elle s’attaque en particulier à des
problèmes que le marché ne peut résoudre: déterminer
la part qu’il faut investir (donc épargner) pour tel
ou tel problème, les orientations qui doivent être
prises, le rôle de l’éducation, du savoir
scientifique, de la culture…
Mais c’est la fonction du budget des États…
C’est
vrai. Mais les grandes décisions sont laissés aux
marchés. Je crois que le problème doit être posé
dans les termes suivants: la planification est
essentiellement pratiquée dans la sphère privée,
dans celle occupée par les entreprises. C’est la
raison pour laquelle les entreprises existent.
Faut-il laisser entièrement le soin de planifier aux
seuls entreprises privées, donc à une élite des
affaires et notamment du monde de la finance. Ou
l’État et la population sont-ils
en droit de jouer un plus grand rôle en la matière?
Prononcer ce mot de planification quand les
États accusent un déficit public sans précédent,
n’est-ce pas un contresens?
On
nous parle des déficits publics jusqu’à la nausée.
Le problème est justement de savoir à quoi vont nous
servir ces déficits publics. Aujourd’hui, ils sont
nécessaires. Mais toute la question est de savoir si
oui ou non ils vont servir à réduire les déficits
d’infrastructure, comme les écoles, l’habitat,
l’écologie, l’énergie… Si les déficits servent à
répondre à ces problèmes et qu’ils créent des
emplois pour répondre aux besoins des générations
futures… Alors je ne suis pas inquiet. Nous serions
même dans la bonne planification.
C’est ce que vous voyez?
Hélas
non. Ni en Europe, ni aux États-Unis.
Y compris pour l’administration Obama?
Obama poursuit sur une voie désespérée, comme en
Europe, de restauration du statu quo d’avant la
crise. Son administration est en train de rebâtir la
même maison, sur les mêmes fondations et avec les
mêmes briques que celle qui s’est effondrée il y a
plus d’un an. Le problème c’est que cette
reconstruction ne tiendra qu’un temps. Cela se
terminera encore par de la spéculation. Et on nous
expliquera encore qu’on va moraliser le capital.
Depuis quand la morale est-elle une mesure qui entre
dans la comptabilité des entreprises?
Le G20 a-t-il manqué une occasion?
Le
G20 ne manque jamais une occasion de manquer une
occasion.
Si vous aviez un conseil à donner au PS…
Cessez
d’avoir peur de ces économistes. Cessez de faire
génuflexion et signe de croix devant ces libéraux
qui vous récitent le catéchisme des thèses
libérales, alors même qu’elles font plus de mal que
de bien… Cessez d’avoir peur des orthodoxes,
affirmez des idées hétérodoxes. Ne tombez pas dans
le piège de ceux qui disent: «On ne peut rien
faire».
Vous leur diriez « Yes you can ».
Bien
sûr… (rire).
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