Dans votre livre, vous présentez des solutions pour réformer le capitalisme. D’abord, qu’est-ce qui ne va pas avec le système actuel?

 

 

D’abord, je tiens à préciser que je suis un capitaliste, mais je constate qu’on a laissé le système évoluer vers un système financier qui a des conséquences désastreuses pour les entreprises et pour la société en général. Ce système est construit autour du rendement à court terme avec des formes de rémunération qui incitent les dirigeants à gérer à court terme.

On a aussi laissé toutes sortes d’organismes devenir des entreprises cotées en bourse alors qu’ils ne devraient pas l’être. Par exemple, que les bourses soient cotées en bourse n’a aucun sens car elles sont supposées être les gendarmes des marchés! Même les agences de notation sont cotées en bourse! Aux États-Unis, on a laissé Fannie May et Freddie Mac être cotées en bourse alors que ce sont des agences gouvernementales. Il y a une logique pernicieuse qui s’est installée.
 

 

Qu’est-ce qui a changé?

 

 

Il y a 20 ans, un actionnaire achetait une action et la gardait sept ou huit ans en moyenne. Maintenant, nous sommes bien loin de ça. Nous sommes dans la spéculation et les ventes à découvert. Et avec la mode du "speed trading" sur ordinateur, les investisseurs gardent leur titre en moyenne sept secondes! Et on dit que ce type de transactions représente environ 50 % du volume de la bourse de New-York.  Il y a encore des gens qui gardent leurs actions pendant 10 ans, mais ils sont presque devenus marginaux.

 

 

Vous critiquez aussi le rôle des Caisses de retraite dans ce système, qu’en est-il exactement?

 

 

Je ne me rends pas populaire quand je dis ça, mais je trouve aberrant qu’on laisse les caisses de retraite continuer d’abreuver de fonds des fonds de spéculation. C’est quand même bizarre que des caisses de retraite publiques et d’enseignement abreuvent de fonds des fonds de couverture dont la mission est de spéculer ou de chambarder des entreprises en supprimant des emplois pour les rendre plus rentables.
 

 

Pourquoi le font-elles selon vous?

 

 

Elles cherchent à battre les indices et à se classer dans le premier quartile et ce n’est pas en allant investir à la bourse ou dans des obligations gouvernementales, comme tout le monde fait, qu’elles y arriveront. Elles auront les mêmes résultats. Alors comment peuvent-elles se distinguer? En mettant plus d’argent que les autres dans ce qu’on appelle des placements alternatifs comme l’immobilier, les fonds de couverture, les fonds de spéculation et les placements privés et les infrastructures. Les caisses de retraite espèrent que cela va produire des rendements supérieurs aux indices.

 

 

Quels sont vos solutions pour un capitalisme plus sain?

 

 

Je crois que nous devrions revenir à un actionnariat de véritables propriétaires.

J’ai toujours appuyé les actions à droit de vote multiple, cela évite que les entreprises soient contrôlées par 500 fonds de placement plutôt que par une poignée de véritables propriétaires.

Auparavant, on disait que quand on achetait une action, on achetait un morceau de l’entreprise. Nous sommes bien loin de ça maintenant!

 

 

Concrètement, comment peut-on changer cet état de fait?

 

 

Je pense que les actionnaires ne devraient pas avoir le droit de votre avant un an. Ils devraient acquérir une certaine forme de citoyenneté dans l’entreprise. Ainsi, les spéculateurs qui veulent influencer le cours du titre par leur vote perdraient un levier important. On ne pourrait plus acheter une entreprise le matin pour la revendre en après-midi et faire comme si on misait sur un cheval… ce sont les spéculateurs qui détruisent le capitalisme.

 

 

Mais la bourse a tout de même permis de financer l’expansion de nombreuses entreprises…

 

 

La bourse n’est pas obligatoire, regardez le Cirque du Soleil! Une entreprise qui a besoin de fonds doit être créative. Il existe aux États-Unis un "second market" pour les entreprises privées qui veulent échanger des fonds entre elles. Ces transactions leur donnent de la liquidité et sont faites entre adultes consentants… cela devrait exister au Canada.

Le modèle coopératif aussi mériterait d’être revalorisé, dans le secteur des ressources naturelles entre autres. Les coopératives ont joué un rôle important dans le développement économique et on a tendance à l’oublier.
 

 

Vous prônez un retour de la loyauté.
Qu’est ce que cela veut dire concrètement?

 

 

Il faut retrouver de la loyauté autour, mais aussi dans l’entreprise et à ce titre, les formes de rémunération des dirigeants n’aident en rien. Si je suis un employé sur une chaîne de montage et que je sais que mon patron sera récompensé en coupant mon poste, comment voulez-vous avoir de la loyauté? Il n’y a plus d’esprit de corps dans les entreprises parce que les marchés récompensent les actions à court terme. Ils aiment mieux une entreprise qui envoie tout en Chine qu’une entreprise qui essaie de compétitionner contre ce marché.

La globalisation demande beaucoup d’énergie et de temps, cela demande d’harnacher toutes les ressources de l’entreprise et de planifier à long terme, mais ce n’est pas ce que les marchés aiment alors les entreprises agissent à court terme. Cette pression du court terme nous a mené à la crise de 2008 et maintenant on vit les conséquences de cette crise.
 

 

Est-ce que ce nouveau capitalisme que vous prônez
est est compatible avec la mondialisation?

 

Oui, mais avec une certaine forme de réciprocité. Il faudrait un principe qui dit : vous ne pouvez pas acheter des actifs des entreprises chez nous si on ne peut pas faire la même chose chez vous. Quand Alcoa voulait acheter Alcan, Alcan ne pouvait pas acheter Alcoa! Cette même réciprocité devrait prévaloir en ce qui a trait aux produits importés.

Il faut prendre en considération les coûts sociaux de ce qu’on importe ici et imposer un tarif pour les compenser. Par exemple, les États-Unis pourraient imposer un tarif à la Chine de 10,15 ou 20 % sur certains produits pour compenser les pertes d’emploi qui en découlent. L’Organisation mondiale du commerce hurlerait, mais un jour, il faudra y venir.
 

 

Cette façon de faire ne serait pas à l’avantage du consommateur toutefois…

 

 

C’est très controversé en effet parce que les produits coûteraient plus cher, mais ces derniers 20 ans, les consommateurs et les investisseurs ont été au coeur des politiques publiques et le travailleur, lui, a été ignoré.

Nous avons tout fait pour favoriser la consommation en tant que moteur économique, mais ce moteur tourne ailleurs! Et c’est le citoyen et le payeur de taxes qui ont casqué.

 

 

Est-ce que tout ça est réversible?

 

 

Je suis favorable au libre-échange, mais parce qu’on a des avantages comparatifs, pas parce que j’ouvre massivement mon marché en ayant peu de choses à vendre chez vous alors que vous vendez massivement chez moi. Ce phénomène a créée des économies extrêmement puissantes comme la Chine et l’Inde. Inévitablement, les coûts vont augmenter dans ces marchés avec le temps.

Mais chez nous, les industries qui ont été vidées de leurs ressources pourraient difficilement se rétablir et retrouver une capacité de production

Moraliser le capitalisme n'est pas la tasse de thé de tout l'monde
                                                                             - JosPublic

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