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La crise actuelle était-elle prévisible et en quoi |
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En 2008, nous faisions face à une crise plus micro-économique en ce sens qu’elle concernait les individus et les banques surtout. En voulant régler la situation par les déficits et l’endettement, les gouvernements ont jeté les bases d’une crise macro-économique très sérieuse comme celle que l’on vit maintenant. Le problème s’est transporté sur les États et les mesures d’austérité que plusieurs ont adopté sont en train d’empirer les choses plutôt que de les améliorer.
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Quel est le pire scénario à envisager? |
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Si l’Allemagne décide qu’il n’est plus dans son intérêt d’appuyer l’euro par des mesures fiscales qui peuvent lui coûter très cher, si ce pays décide que le jeu n’en vaut plus la chandelle, c’est la fin de l’euro et ça, c’est catastrophique! |
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Si l’euro saute, ça devient la responsabilité de chacun ensuite d’ajuster sa monnaie selon sa productivité. Mais changer de monnaie est une turbulence extraordinaire! Imaginez l’impact sur tous les gens qui détiennent de la dette en euro si on leur dit demain matin que l’euro n’existe plus…
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Le Canada est-il à l’abri? |
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D’abord, le Canada a sa propre monnaie, c’est déjà un avantage. La création de l’euro a été une grave erreur en Europe, car cette monnaie, dès le départ, ne respectait pas les règles d’une monnaie commune. C’était clair dès le début des années 2000, mais comme le contexte économique était meilleur, cela n’a pas trop paru. Ici, nous avons une bonne monnaie, ce qui est un avantage considérable par les temps qui courent.
Nous entrons aussi dans cette crise avec un endettement faible, nous avons donc une marge de manœuvre. Les paiements de compensation entre les provinces, comme l’assurance-emploi, font également en sorte que si l’une d’entre elles va mal, ça ne mettra pas en péril tout le Canada, même si les paiements de transfert augmenteraient.
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Mais est-ce que nos banques ne sont pas elles aussi exposées à l’euro? |
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Nos grandes banques sont peu nombreuses et elles sont soumises à une surveillance étroite. Elles sont mieux contrôlées. L’autre avantage au Canada, et c’est aussi le cas aux États-Unis, en Suisse, en Grande-Bretagne et au Pays-Bas, est que les régimes de retraite sont capitalisés. Ailleurs, c’est "pay as you go".
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Il n’y a pas d’argent mis de côté pour financer les pensions dans le temps. Ces pays n’ont pas de grands fonds comme ici qui investissent l’argent des caisses de retraites. |
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Il n’y a donc pas lieu de trop s’alarmer |
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Nous ne sommes pas sur la première ligne de feu, mais nous ne sommes pas pour autant invulnérables. Si jamais c’est la débâcle en Europe et que les États-Unis ne sortent pas de leur léthargie, c’est évident que le Canada va en souffrir. Nous exportons aux États-Unis et en Europe, alors tout ça fait que notre économie pourrait aussi se retrouver dans le négatif et ça, ça veut dire moins d’emploi, du chômage, et tous les problèmes qui s’en suivent…
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En 2009, dans votre livre "Plaidoyer pour un nouveau capitalisme", vous dénonciez la dérive du capitalisme vers un système contrôlé par les spéculateurs financiers. Avez-vous l’impression que l’histoire se répète? |
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En 2008, les spéculateurs se sont attaqué aux banques et maintenant ils s’attaquent aux banques européennes et aux États. Je suis pessimiste pour l’Europe, parce qu’elle ne semble pas trouver le moyen de s’en sortir. |
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Cela prendrait une extraordinaire cohésion des grands états européens. Ils ont manifesté une volonté de sauver l’euro mais les coûts sont tellement élevés que cette volonté semble fléchir.
Le chaos qui risque maintenant d’en découler est imprévisible. C’est une véritable boîte de pandore.
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Et aux États-Unis, croyez-vous que la situation est maintenant sous contrôle? |
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Le problème avec ce pays maintenant est qu’il est paralysé par la politique. Il y a une centaine de zélés élus à la Chambre des Représentants et qui détiennent une balance du pouvoir. Ils ne veulent rien d’autre que d’éliminer le déficit et diminuer l’endettement, bref réduire le gouvernement le plus possible. |
Ça risque de traîner en longueur et cette stagnation qui perdure aux États-Unis va finir par aboutir à des problèmes sociaux. Les citoyens vont finir par en avoir ras-le-bol d’être la chair à canon des banques d’affaires et des spéculateurs.
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Dans votre livre, vous présentez des solutions pour réformer le capitalisme. D’abord, qu’est-ce qui ne va pas avec le système actuel? |
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D’abord, je tiens à préciser que je suis un capitaliste, mais je constate qu’on a laissé le système évoluer vers un système financier qui a des conséquences désastreuses pour les entreprises et pour la société en général. Ce système est construit autour du rendement à court terme avec des formes de rémunération qui incitent les dirigeants à gérer à court terme.
On a aussi laissé toutes sortes d’organismes devenir des entreprises cotées en bourse alors qu’ils ne devraient pas l’être. Par exemple, que les bourses soient cotées en bourse n’a aucun sens car elles sont supposées être les gendarmes des marchés! Même les agences de notation sont cotées en bourse! Aux États-Unis, on a laissé Fannie May et Freddie Mac être cotées en bourse alors que ce sont des agences gouvernementales. Il y a une logique pernicieuse qui s’est installée.
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Qu’est-ce qui a changé? |
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Il y a 20 ans, un actionnaire achetait une action et la gardait sept ou huit ans en moyenne. Maintenant, nous sommes bien loin de ça. Nous sommes dans la spéculation et les ventes à découvert. Et avec la mode du "speed trading" sur ordinateur, les investisseurs gardent leur titre en moyenne sept secondes! Et on dit que ce type de transactions représente environ 50 % du volume de la bourse de New-York. Il y a encore des gens qui gardent leurs actions pendant 10 ans, mais ils sont presque devenus marginaux. |
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Vous critiquez aussi le rôle des Caisses de retraite dans ce système, qu’en est-il exactement? |
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Je ne me rends pas populaire quand je dis ça, mais je trouve aberrant qu’on laisse les caisses de retraite continuer d’abreuver de fonds des fonds de spéculation. C’est quand même bizarre que des caisses de retraite publiques et d’enseignement abreuvent de fonds des fonds de couverture dont la mission est de spéculer ou de chambarder des entreprises en supprimant des emplois pour les rendre plus rentables.
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Pourquoi le font-elles selon vous? |
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Elles cherchent à battre les indices et à se classer dans le premier quartile et ce n’est pas en allant investir à la bourse ou dans des obligations gouvernementales, comme tout le monde fait, qu’elles y arriveront. Elles auront les mêmes résultats. Alors comment peuvent-elles se distinguer? En mettant plus d’argent que les autres dans ce qu’on appelle des placements alternatifs comme l’immobilier, les fonds de couverture, les fonds de spéculation et les placements privés et les infrastructures. Les caisses de retraite espèrent que cela va produire des rendements supérieurs aux indices. |
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Quels sont vos solutions pour un capitalisme plus sain? |
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Je crois que nous devrions revenir à un actionnariat de véritables propriétaires. |
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Concrètement, comment peut-on changer cet état de fait? |
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Je pense que les actionnaires ne devraient pas avoir le droit de votre avant un an. Ils devraient acquérir une certaine forme de citoyenneté dans l’entreprise. Ainsi, les spéculateurs qui veulent influencer le cours du titre par leur vote perdraient un levier important. On ne pourrait plus acheter une entreprise le matin pour la revendre en après-midi et faire comme si on misait sur un cheval… ce sont les spéculateurs qui détruisent le capitalisme.
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Mais la bourse a tout de même permis de financer l’expansion de nombreuses entreprises… |
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La bourse n’est pas obligatoire, regardez le Cirque du Soleil! Une entreprise qui a besoin de fonds doit être créative. Il existe aux États-Unis un "second market" pour les entreprises privées qui veulent échanger des fonds entre elles. Ces transactions leur donnent de la liquidité et sont faites entre adultes consentants… cela devrait exister au Canada. |
Le modèle coopératif aussi mériterait d’être revalorisé, dans le secteur des ressources naturelles entre autres. Les coopératives ont joué un rôle important dans le développement économique et on a tendance à l’oublier.
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Vous prônez un retour de la loyauté. |
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Il faut retrouver de la loyauté autour, mais aussi dans l’entreprise et à ce titre, les formes de rémunération des dirigeants n’aident en rien. Si je suis un employé sur une chaîne de montage et que je sais que mon patron sera récompensé en coupant mon poste, comment voulez-vous avoir de la loyauté? Il n’y a plus d’esprit de corps dans les entreprises parce que les marchés récompensent les actions à court terme. Ils aiment mieux une entreprise qui envoie tout en Chine qu’une entreprise qui essaie de compétitionner contre ce marché.
La globalisation demande beaucoup d’énergie et de temps, cela demande d’harnacher toutes les ressources de l’entreprise et de planifier à long terme, mais ce n’est pas ce que les marchés aiment alors les entreprises agissent à court terme. Cette pression du court terme nous a mené à la crise de 2008 et maintenant on vit les conséquences de cette crise.
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Est-ce que ce nouveau capitalisme que vous prônez |
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Oui, mais avec une certaine forme de réciprocité. Il faudrait un principe qui dit : vous ne pouvez pas acheter des actifs des entreprises chez nous si on ne peut pas faire la même chose chez vous. Quand Alcoa voulait acheter Alcan, Alcan ne pouvait pas acheter Alcoa! Cette même réciprocité devrait prévaloir en ce qui a trait aux produits importés.
Il faut prendre en considération les coûts sociaux de ce qu’on importe ici et imposer un tarif pour les compenser. Par exemple, les États-Unis pourraient imposer un tarif à la Chine de 10,15 ou 20 % sur certains produits pour compenser les pertes d’emploi qui en découlent. L’Organisation mondiale du commerce hurlerait, mais un jour, il faudra y venir.
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Cette façon de faire ne serait pas à l’avantage du consommateur toutefois… |
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C’est très controversé en effet parce que les produits coûteraient plus cher, mais ces derniers 20 ans, les consommateurs et les investisseurs ont été au coeur des politiques publiques et le travailleur, lui, a été ignoré. |
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Est-ce que tout ça est réversible? |
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Je suis favorable au libre-échange, mais parce qu’on a des avantages comparatifs, pas parce que j’ouvre massivement mon marché en ayant peu de choses à vendre chez vous alors que vous vendez massivement chez moi. Ce phénomène a créée des économies extrêmement puissantes comme la Chine et l’Inde. Inévitablement, les coûts vont augmenter dans ces marchés avec le temps.
Mais chez nous, les industries qui ont été vidées de leurs ressources pourraient difficilement se rétablir et retrouver une capacité de production
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