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Peut-on s’en sortir dans le
cadre d’un capitalisme
réformé ?
Par Jean GADREY |
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Alternatives Économiques
Publié le mercredi 24 février 2010
Jean GADREY, est Professeur émérite
d'économie à l'Université Lille 1. Ses domaines
de recherche sont la « Socio-économie des
services » et les « Nouveaux indicateurs de
richesse », titres de deux livres récents
publiés à La Découverte, coll. Repères. S'y
ajoute le thème des inégalités, objet d'un essai
"En finir avec les inégalités" (Mango, 2006). Il
est membre du CNIS (Conseil National de
l'Information Statistique)
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Je n’ai pas de réponse ferme et
définitive à cette redoutable
question. Il me semble quand même
que la crise actuelle, ainsi que la
montée des périls écologiques
(composante de cette crise),
renforcent les doutes sur la
possibilité de concilier capitalisme
et société solidaire et soutenable,
ou développement humain durable.
Voici neuf caractéristiques
structurelles du capitalisme qui
font douter de sa capacité à nous
sortir de la zone des tempêtes à
répétition. Sans doute chacune
d’entre elles n’est-elle pas
décisive. Mais leur ensemble l’est
peut-être plus.
1. Le capitalisme s’est
historiquement développé sur la base
(entre autres) de la destruction et
de la privatisation de biens
naturels « communs » (en propriété
commune : terres, forêts…), aussi
bien au centre que dans la
périphérie colonisée ou dominée. Ces
expropriations/privatisations ont
d’ailleurs beaucoup contribué à la «
mise au travail salarié ». Et cela
continue allègrement aujourd’hui. Or
on ne voit pas comment on pourra
sortir de la crise écologique sans
reprendre le contrôle collectif, ou
« communal », ou coopératif de ces
biens communs privatisés : la terre,
les sources d’énergie, l’eau, les
forêts, etc. Il faut y ajouter
aujourd’hui le climat et la maîtrise
de son changement. Pour l’instant,
les acteurs dominants du capitalisme
résistent puissamment à toute
maîtrise collective des risques
écologiques majeurs où ils nous ont
entrainés.
2. Les dirigeants politiques
libéraux ont offert sur un plateau
au capital financier le pouvoir de
contrôler la monnaie et le crédit,
qui sont ou devraient être eux aussi
des biens communs, et de créer tous
les outils d’une spéculation
permanente sur tout. On ne s’en
sortira pas sans remettre les
pouvoirs financiers à des pôles
publics ou coopératifs débarrassés
de la pression des actionnaires.
Mais enlever au capitalisme les
possibilités de la spéculation
monétaire et financière, les paradis
fiscaux reconnus ou de fait (comme
la City), c’est le priver d’une de
ses sources majeures de profit et de
domination. Aux États-Unis, la part
des banques dans les profits des
entreprises est passée de 10 % en
1980 à 40 % en 2007 !
3. Le capitalisme ne cesse par
ailleurs de s’en prendre aux biens
communs sociaux que sont le droit du
travail, la protection sociale et
d’autres droits humains, les
services publics, etc. et il est
souvent parvenu à les faire
régresser depuis les années 1980.
S’agissant du travail, toute
perspective de société soutenable
passe par la promotion du travail
décent partout. Le travail indécent
est probablement la principale
source de profit des multinationales
(dumping social). Mais il est devenu
aussi, dans les pays dits
développés, sous la forme du travail
précaire et des petits boulots, sous
la forme de la pression à la baisse
de la part de la valeur ajoutée
revenant aux salaires, sous la forme
de l’intensification du travail, un
mode d’emploi hautement profitable
que les entreprises revendiquent
comme une nécessité pour leur «
compétitivité ».
4. Le capitalisme global s’est
développé sur le terreau
d’inégalités sociales mondiales
(prenant la forme du colonialisme
puis du néocolonialisme : voir le
film « La fin de la pauvreté »)
qu’il a eu tendance à renforcer
depuis trente ans et dont il tire
une large part de ses profits. Or on
ne résoudra pas la crise écologique
sans les réduire fortement.
5. Le capitalisme a besoin de
susciter sans cesse des désirs de
possession de marchandises en
faisant passer le futile pour
l’utile et les pulsions pour des
besoins, en poussant au
renouvellement rapide des achats.
C’est pour cela qu’il dépense 500
milliards de dollars par an en
publicité et sponsoring. Cette
course mortelle devra cesser pour
qu’on sorte des crises. Il faudra
quitter la voie de la croissance
quantitative et s’orienter vers une
« prospérité sans croissance ». Je
ne développe pas cette hypothèse,
j’en ai souvent parlé.
6. Le capitalisme résiste
férocement à toute idée de «
planification » nationale et
mondiale, en désignant par ce terme
des projets collectifs à long terme
décidés démocratiquement au nom de
l’intérêt général des générations
présentes et futures. Il y voit, à
juste titre, une entrave à sa
liberté d’action et d’exploitation.
Or il va falloir « planifier » de
plus en plus pour s’en sortir,
notamment l’accès aux ressources
vitales et les comportements
pollueurs, mais aussi la nature des
activités utiles et soutenables à
promouvoir au détriment de celles
qui bousillent «la planète».
7. Le capitalisme consiste à
faire fonctionner en priorité la
concurrence et non la coopération,
aussi bien entre les firmes qu’entre
les nations. Or c’est l’inverse
qu’il va falloir privilégier.
L’échec de Copenhague est un triste
exemple où la concurrence des
dominants l’a emporté sur la
coopération des peuples.
8. Le capitalisme a connu un
siècle d’énergie à bas prix, de
transports quasiment gratuits, de
ressources du sous-sol abondantes et
peu chères, de pays du Sud
totalement dominés via la dette, les
programmes d’ajustement structurel,
les interventions directes, la
corruption et les guerres. Tout cela
semble devoir s’inverser et va peser
sur la profitabilité.
9. Le capitalisme est un frein
puissant à la nécessaire diffusion
mondiale d’innovations de la
durabilité qui ne sont pas seulement
technologiques. Avec ses droits de
propriété intellectuelle et ses
brevets (exemple des médicaments
vitaux), il s’avère incapable
d’introduire les innovations là où
ce n’est ni solvable ni rentable,
alors qu’il s’agit souvent des lieux
où ce serait le plus nécessaire. Qui
plus est, il joue certaines
innovations douteuses ou à hauts
risques mais profitables (OGM,
nucléaire, agrocarburants…) contre
d’autres bien plus efficaces contre
la crise écologique et sociale
(agro-écologie et agriculture
biologique, petite et moyenne
production et distribution locales
en coopératives…).
Pour résumer, bien que n’étant
pas un fan de la « loi de la baisse
tendancielle du taux de profit », je
pose quand même cette question : où
seraient la « valeur pour
l’actionnaire » et les profits d’un
capitalisme auquel on aurait retiré,
au nom du bien commun, les
territoires suivants d’expansion et
de profit :
- La croissance quantitative et la
stimulation artificielle des
pulsions d’achat
- Le crédit à l’économie et la
spéculation financière et boursière
sur les monnaies, sur les ressources
naturelles et alimentaires, sur le
logement, etc.
- Le dumping social et la domination
néocoloniale ou impérialiste du Sud
- L’existence de très hauts revenus,
et de très bas
- Le dumping écologique et la très
grande propriété foncière, la
gestion de l’eau, de l’énergie…
- La gestion d’autres services
publics et services d’intérêt
général associés à des droits
universels, dont la protection
sociale, l’éducation, la santé, les
transports collectifs, etc.
- Les droits de propriété
intellectuelle sur les connaissances
d’intérêt général, sur le vivant,
etc.
- La mise en concurrence inéquitable
des territoires et des ressources et
le commerce inégal.
Personne n’a la réponse. Mais on
peut au moins dire qu’un capitalisme
ainsi encadré et limité n’a jamais
existé. Car même pendant la période
« fordiste » où il a été le plus
soumis à des règles et contraintes
fortes dans les pays industrialisés
(accords de Bretton Woods, forte
présence de l’État et des syndicats
dans l’économie, impôts très
progressifs, inégalités réduites,
banques nationales, emplois stables
au moins dans la grande industrie,
les services publics et les
administrations…), il a fonctionné
dans le même temps sur la base de la
surexploitation sauvage des
ressources naturelles et humaines du
« Tiers-Monde », en polluant à tour
de bras et en industrialisant
l’agriculture, et surtout en faisant
de la forte croissance de cette
époque son principal « argument de
vente » auprès de l’opinion.
Quoi qu’il en soit de mes
hypothèses, il me semble que ceux
qui pensent qu’un
capitalisme régulé pourrait faire
l’affaire devraient tenter soit de
répondre aux questions qui
précèdent, soit de m’expliquer en
quoi elles sont mal posées. Quant au
problème des alternatives et des
transitions, chaque chose en son
temps