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Disparition de la classe moyenne par le numérique

Xavier de La Porte, pour France Culture, nous fait visiter "Silicon Valley" un lieu mythique contrôlé par les bonzes de la technologique. Leur façon de faire et leur vision des relations humaines s'étend sur leurs travailleurs et travailleuses comme la peste. Comment expliquer qu'ils ont un emploi mais pas de logement pour y vivre. Un dossier à explorer.

- À la fin du texte ne manquez pas le reportage photo
- JosPublic

 

C’est un petit pays que vous visitez en voiture. D’abord un long boulevard à trois voies, bordé de grands arbres – pins, palmiers, eucalyptus – qui cachent les maisons s’éparpillant à distance les unes des autres. De magnifiques maisons (les styles à la mode en ce moment château de la Loire et villa méditerranéenne), des maisons qui valent des millions, que leurs propriétaires dissimulent derrière des murs de briques et de petites forêts. Votre guide vous dit : « Ici, ce sont les Champs-Elysées. » Mais vous ne voyez personne sur ces Champs-Elysées, à l’exception des rares voitures. D’ailleurs, précise votre guide, il y a cinq ans, il n’y avait pas grand-chose ici.

Vous passez devant une école. Sensément publique, elle est financée par une fondation alimentée par les parents qui s’exonèrent ainsi d’une partie de leurs impôts. La scolarité est exorbitante, les parents viennent chercher leurs enfants en Range Rover et organisent des fêtes d’anniversaire dans des destinations exotiques où tout le monde est emmené en jets privés. S’égrènent quelques clubs de sport, où l’inscription est inabordable, pour ceux qui ne peuvent pas pratiquer le polo dans leur jardin.

Pas de classe moyenne ou alors minuscule

Il suffit de tourner, d’emprunter la rue marchande de la ville, de passer la voie ferrée pour arriver dans un quartier semi-industriel où il n’y a plus aucun arbre. Des gargotes le long de la rue. Des gens qui déambulent. Une forte proportion de migrants, légaux et illégaux. Les maisons sont un peu déglinguées, des chiens au bout de chaînes, des voitures sur les pelouses abîmées.

Tous ces gens vivent de travaux effectués dans les grandes maisons des milliardaires : ils font les jardins, entretiennent les piscines, font le ménage, s’occupent des enfants, réparent le toit ou la plomberie. Ce quartier, c’est un peu l’aile des domestiques des maisons d’antan.

Maîtres et serviteurs. Quelques oligarques richissimes et une classe de travailleurs mal payés pour les servir. Pas de classe moyenne, ou alors minuscule.

Ce petit pays, ce n’est pas la Grèce, ni le Portugal. Ce petit pays que nous avons parcouru en voiture avec une journaliste du Weekly Standard et son guide, c’est la Silicon Valley. Cette petite partie du Nord de la Californie, au sud de San Francisco où s’inventent et se créent une grande part de nos services et de nos outils numériques.

Ces maisons, elles appartiennent à Sergueï Brin, un des deux fondateurs de Google, dont la fortune est estimée à 24 milliards de dollars (ce qui en fait le quatorzième homme le plus riche des États-unis selon Forbes), ou à Sheryl Sandberg, la directrice opérationnelle de Facebook, et de son mari.

Et de ce pays, Charlotte Allen, la journaliste du Weekly Standard écrit qu’il est « un tableau vivant de ce que beaucoup d’économistes et de prospectivistes voient comme le destin qui attend l’Amérique, un destin auquel les Américains doivent se résoudre ».

Comme au Moyen Age

Campement dans un parc de San José au coeur de Silicon Valley

Pourquoi ?

Parce que les ordinateurs, à mesure qu’ils sont plus performants, effectuent le travail anciennement dévolu à la classe moyenne, scindant la société en deux : une oligarchie très riche dont les compétences sont complémentaires à celle des machines et le reste, une sorte de prolétariat vivotant de petits boulots précaires.

Une situation que certains économistes comparent au Moyen Age, un monde de quelques seigneurs et d’innombrables serfs. Au dire de Charlotte Allen et des économistes qu’elle interroge, toute la Silicon Valley est en train de se transformer selon ce principe, depuis le milieu des années 90, quand les derniers emplois manufacturiers ont disparu au profit de la Chine. Plus d’ouvriers, plus de fabricants, un monde du logiciel, d’inventeurs, un monde de campus verdoyants où des étudiants doués et riches rêvent de devenir encore plus riches en créant le Google de demain, à quelques encablures de quasi-ghettos.

L’avenir de l’Amérique. Alors, quand les évangélistes du numérique viennent nous raconter, en France, mais aussi au Portugal ou en Grèce (c’est récemment ce que clamait l’entrepreneur Andrew Keen de retour d’Athènes), que c’est l’économie numérique qui nous sauvera, on peut se demander si le devenir Silicon Valley est l’horizon désirable du monde.

Ci-dessous un reportage photographique d'un camp de fortune dans un parc de San José où résident des travailleurs et travailleuses en emploi mais ne gagnant pas assez pour louer un logement dans la ville. Le camp contient des familles et des itinérants traditionnels, malades, handicapés et autres.

Lorsque le prix des maisons augmente à cause de la spéculation des promoteurs immobiliers, le libre marché non réglementé fait son oeuvre et les logements des travailleurs et travailleuses deviennent hors de prix et là, si le salaire ne suit pas.....!

Silicon Valley est célèbre pour son économie de l'innovation, insondable richesse et qualité de vie. Il est surprenant d'apprendre que la vallée abrite l'un des plus grands camps de sans-abri aux États-Unis. À noter que la majorité des sans abri de ce camp improvisé dans un parc de San José, sont des personnes ayant un emploi. Si les riches de la Silicon Valley ne savent pas comment résoudre le problème des sans-abri, la solution ne viendra sûrement pas de la haute technologie.

La personne qui vit dans la cabane ci-dessous est une accidentée du travail sans compensation, puisque l'employeur n'était pas obligé de souscrire au programme.

Des spécialistes en informatique vivent confortablement ici au mont Hamilton surplombant la vallée

Ce n'est pas tout le monde qui bénéficie de la richesse de l'innovation de la Silicone Valley. Patricia qui vit dans le cagibi ci-dessous travaille comme aide domestique dans une des maisons de riche.

À l'occasion on constate une histoire à succès où des travailleurs s'en sortent et peuvent vivre dans le genre d'appartement tel que ci-dessous. Mais il faut se mettre à plusieurs pour payer le loyer

La dame qui vit dans la tente ci-dessous a perdu son entreprise, la faillite l'a amenée ici.
Sa fille vit dans une autre tente à proximité

Sources: France Culture, The registry of Real Estate of San José, The Business insider

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 4 décembre 2013

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Silicone Valley, California